C’est la phrase choc de Romuald Wadagni qui agite le corps médical. En prônant la primauté du soin sur le paiement, le candidat de la majorité présidentielle touche un point sensible du serment d’Hippocrate. Mais pour le Dr Oscar Gbeké, médecin praticien, si l’intention est noble, le mécanisme économique doit être infaillible pour ne pas transformer les hôpitaux en gestionnaires de misère.
Pierro Codjia est un jeune cadre de la majorité présidentielle. Pour lui, cette approche est le signe d’une volonté de placer l’action pragmatique au-dessus des joutes électorales. « Cette phrase montre que l’urgence, c’est de soulager les populations avant les débats politiques », affirme-t-il.
Selon lui, il s’agit d’un pacte de confiance entre le sommet et la base, exigeant une réforme profonde des services sociaux. « On y arrivera par des réformes efficaces et des décisions rapides sur le terrain », ajoute Pierro Codjia, appelant ses concitoyens à la patience face à cette transformation structurelle. Cédric Ahoueya y voit un impact direct sur le quotidien des Béninois. Cette vision transforme l’accès aux soins en un « droit effectif et non conditionné ». Selon lui, cette réforme enlève enfin aux familles le « poids de l’incertitude » qui surgit à chaque urgence médicale.
Mais pour que ce droit ne reste pas théorique, Cédric Ahoueya plaide pour une refonte des protocoles : « L’État devra changer les protocoles hospitaliers publics et privés afin que la priorité soit donnée à la stabilisation du patient avant toute chose ».
Vue d’un praticien « Soigner d’abord », pour un médecin, c’est un retour aux sources.
Interrogé sur cette vision, le Dr Oscar Gbeké ne cache pas son soulagement théorique: « C’est une libération morale. Cela élimine le dilemme tragique de devoir refuser un patient en détresse faute de moyens ». Pour lui, l’acte de soin avant le paiement est le fondement même de sa vocation. En évacuant la question financière immédiate, le médecin change de regard : il ne voit plus un « client », mais un « cas clinique ». Cette approche permet de prescrire les examens nécessaires sans la peur constante de l’insolvabilité du patient.
Le spectre du « cadeau empoisonné »
Cependant, le pragmatisme médical reprend vite le dessus. Le Dr Gbeké prévient que sans un cadre institutionnel robuste, cette promesse pourrait devenir un « cadeau empoisonné ». Le risque est de voir le soignant glisser de son rôle de sauveur à celui de « gestionnaire de pénurie », obligé de choisir quel patient soigner avec des ressources exsangues si les remboursements ne suivent pas. « Si l’État ou l’assurance accuse des retards de paiement de plusieurs mois, le médecin subit une pression indirecte : manque de réactifs, salaires impayés[…] ce qui nuit gravement à la qualité des soins ».
Vers un « Pacte de confiance » avec l’État ?
Pour que le slogan de Romuald Wadagni devienne une réalité viable, le Dr Gbeké dresse une feuille de route stricte. Il appelle à une numérisation intégrale du dossier médical pour une identification instantanée du patient et à la création d’un fonds de garantie d’urgence pour que l’hôpital ne porte pas seul le risque financier. « Il faut une assurance obligatoire pour tout le monde pour que le système marche », martèle-t-il, soulignant que la mutualisation est la seule clé contre la précarité du système.
La question de la saturation des plateaux techniques est également soulevée. Avec la gratuité à l’entrée, la demande risque d’exploser. Pour éviter l’effondrement technique, le médecin suggère une gestion en flux tendu avec des banques de fournitures centrales gérées par l’État. « L’argent du soin sert à acheter les gants, les seringues, les produits anesthésiants. Si le flux financier n’est pas fluide, on assiste à un effondrement ».
L’exigence du résultat
Le Dr Oscar Gbeké se dit prêt à valider ce pacte à 100%, mais sous conditions: une protection des budgets hospitaliers et des remboursements en moins de 30 jours. « Si nous faisons confiance à l’État comme payeur en dernier ressort, nous pourrons déployer tous les moyens pour offrir un service adéquat ».
Pour le praticien, le défi de Romuald Wadagni est désormais de prouver que l’économie de la santé sera aussi solide que sa promesse électorale.
Donatien Fernando SOWANOU









