Alors que les épreuves écrites de la session de juin 2026 viennent d’être clôturées, un constat interpelle. Le nombre de candidats au baccalauréat est en recul constant. Plongée au cœur d’une mutation systémique où se mêlent exigences académiques, réalités économiques et ambition pour l’enseignement technique. Enseignant, responsable d’établissement et autorité administrative croisent leur regard.
C’est une courbe qui interpelle le monde éducatif béninois sur dix années. De 115 322 candidats en 2016, les effectifs nationaux au baccalauréat sont passés sous la barre des 100 000 en 2020 (95 413) pour s’établir à 77 101 candidats pour cette session de juin 2026. Si cette baisse semble stabilisée par rapport aux trois dernières années (77 564 en 2023 et 75 373 en 2024), la tendance lourde sur la décennie interroge. Pour les autorités éducatives, ce recul ne doit pas être interprété comme un signal d’alarme, mais plutôt comme le reflet d’une meilleure régulation des flux scolaires.
Interrogé lors du lancement des épreuves, Mathias Ahomadegbe, Directeur départemental des enseignements secondaires et de la formation technique, se veut rassurant. « On ne peut pas expliquer cette chute d’effectif par un taux d’abandon élevé, puisque tout a été mis en œuvre pour que les chefs d’établissement ne renvoient pas les enfants. […] C’est ceux qui, cette année, ont le niveau de passer le bac qui ont été enregistrés. » affirme t-il.

Selon le Directeur départemental, les chiffres actuels dépendent directement des taux de réussite observés l’année précédente dans les classes antérieures, notamment le passage de la Première à la Terminale. Un constat partagé sur le terrain par Lionel Gbelidji, chef d’établissement et directeur des cours du soir dans plusieurs collèges d’enseignement général, qui observe cette baisse au sein de son site du Ceg Gbégamey. Pour lui, les réformes initiées depuis 2018 avec l’implémentation du système « Éducmaster » participent à cet assainissement des effectifs. Néanmoins, il tempère l’impact dans ses centres : « Heureusement que cette baisse s’est compensée par une augmentation cette année du nombre de candidats aux cours du soir à Abomey-Calavi, grâce à une forte communication. »
Crise de la filière scientifique et désenchantement social

Sur le plan pédagogique, la réalité des classes révèle d’autres failles. Samuel Dakpogan, enseignant de français dans les lycées et collèges, pointe du doigt une « fragilisation des acquis fondamentaux dès les premiers cycles », notamment en lecture, compréhension et raisonnement abstrait. Il note également une forte hétérogénéité des niveaux et une érosion de la concentration chez les élèves. De plus, l’orientation des apprenants biaise la donne.
Lionel Gbelidji souligne un déséquilibre flagrant : « Les candidats se tournent beaucoup plus vers les séries littéraires que vers les séries scientifiques à cause des difficultés que beaucoup ont en mathématiques. Ce sont les apprenants qui prennent la décision » se désole le chef d’établissement. Mais au-delà des mathématiques, c’est le rapport même au diplôme général qui a changé. Pour Samuel Dakpogan, la « progressive dévalorisation symbolique des diplômes » pèse lourd dans la balance. Face au sous-emploi qui touche parfois les diplômés de l’enseignement supérieur, l’école générale ne fait plus rêver.

Un avis partagé sans détour par le directeur Lionel Gbelidji. « Quand l’apprenant voit son grand frère qui est en difficulté, malgré 3 ans ou 5 ans après la licence, et qu’il n’arrive pas à s’en sortir, il y a une démotivation » dit-il à titre illustratif. Toujours selon oui, à cela s’ajoute l’influence d’une culture de l’immédiateté portée par les dérives des réseaux sociaux et des médias, où la jeunesse cherche à « avoir de l’argent coûte que coûte » et à devenir grand du jour au lendemain sans effort intellectuel structurant.
Le grand virage vers l’enseignement technique
Face à ce désintérêt grandissant pour les études longues et théoriques, une alternative se dessine : la rupture vers l’enseignement technique et la formation professionnelle. Bon nombre d’élèves choisissent désormais une réorientation précoce dès la fin du premier cycle secondaire. Cette transition est aujourd’hui au cœur de la stratégie gouvernementale. En visitant les ateliers d’un centre technique lors du lancement du Bac 2026, Mathias Ahomadegbe affichait son optimisme : « Avec l’ambition du gouvernement de faire de l’enseignement technique un levier de développement, je crois que très prochainement, le nombre de candidats [dans ces filières] augmentera considérablement ».

Pour l’avenir, les acteurs du système éducatif s’accordent sur la nécessité d’une réponse systémique. Si le corps enseignant appelle à revoir en profondeur l’Approche par compétences (Apc) et à redonner ses lettres de noblesse aux filières scientifiques, le chemin reste long pour que le Bénin, autrefois surnommé le « Quartier latin de l’Afrique », retrouve l’excellence et l’adéquation parfaite entre ses diplômes et son marché de l’emploi.
Donatien Fernando SOWANOU









