À l’occasion de la Journée mondiale contre l’esclavage des enfants, immersion au cœur de Cotonou pour décrypter les réalités d’un phénomène qui, malgré les avancées juridiques, continue de muter et de s’ancrer dans le tissu social. Entre témoignages de terrain et analyses croisées, ce reportage met en lumière les tensions entre tradition, précarité et exigence de protection de l’enfance.
Un phénomène visible… mais de plus en plus diffus
Du tumulte du Marché Dantokpa aux quartiers résidentiels, l’exploitation infantile change de visage. Moins exposée dans les espaces publics sous la pression des contrôles, elle se déplace vers des zones moins visibles : ateliers informels, domiciles privés, circuits économiques parallèles.
« Ce n’est plus de l’éducation, c’est de la souffrance »
Mme Solange, revendeuse à Dantokpa, incarne ce regard du quotidien, à la fois lucide et désabusé. :《 Aujourd’hui, je vois des enfants de 8 ans porter des charges plus lourdes qu’eux. Ce qu’on appelait autrefois apprentissage ou solidarité familiale dépasse désormais les limites. 》
Son témoignage met en évidence une rupture sociologique majeure : le glissement du système traditionnel de placement (vidomégon) vers des formes d’exploitation économique.
Un cadre juridique renforcé, une application fragile
Un spécialiste du droit de la famille, ayant requis l’anonymat, pointe une faille structurelle :《 Le Bénin dispose d’un arsenal juridique solide. Le véritable défi réside dans l’effectivité des sanctions et la difficulté de caractériser juridiquement l’exploitation au sein du cercle familial.》
L’enjeu est donc double : Judiciaire, avec la nécessité de preuves tangibles, et Culturel, face à une tolérance sociale encore persistante. Ce constat appelle à un changement de paradigme : passer d’une gestion sociale à une réponse pénale plus systématique.
Pauvreté et reproduction du phénomène
Sur le terrain, Koffi, conducteur de zémidjan, apporte une lecture économique du problème :《Les enfants sont moins visibles dans la rue, mais ils sont toujours là. Le vrai problème, c’est la pauvreté. Sans solutions pour les familles, on ne fait que déplacer le problème.》
Son analyse met en lumière un mécanisme bien connu des spécialistes : la reproduction structurelle de la vulnérabilité, alimentée par : la précarité rurale, le manque d’opportunités éducatives et l’absence de dispositifs sociaux efficaces.
Une jeunesse engagée, mais en quête d’impact
À l’Université d’Abomey-Calavi, la mobilisation prend une autre forme. Hélène, étudiante en sociologie, insiste sur la nécessité d’aller au-delà de la sensibilisation :《Il faut déconstruire l’idée que le placement est bénéfique. Le digital peut servir à dénoncer, mais aussi à proposer des alternatives concrètes comme des bourses.》
Elle pose ici les bases d’une approche moderne de la lutte : changement de narratif, innovation sociale, accès réel à l’éducation
Analyse : un combat multidimensionnel
Ce reportage met en évidence trois axes fondamentaux :
Un enjeu juridique : renforcer l’application des lois existantes ; Un enjeu économique : lutter contre la pauvreté des ménages ; Un enjeu socioculturel : transformer les mentalités autour du travail des enfants. L’exploitation infantile à Cotonou ne relève plus uniquement d’une question de tradition, mais d’un système complexe où se croisent nécessité économique, tolérance sociale et insuffisance
institutionnelle.
Si la prise de conscience progresse à Cotonou, le combat reste inachevé. La protection effective de l’enfant nécessite une réponse coordonnée, alliant répression, prévention et accompagnement social. Car derrière chaque chiffre, il y a une enfance en suspens et une responsabilité collective.
✍️ Firmin DANNON









