Dans nos marchés, nos boutiques et nos transports communs, une pratique devenue monnaie courante suscite de vives tensions : le refus systématique des pièces de monnaie usées ou des billets de banque froissés et déchirés. Si pour certains, ce geste relève d’une simple exigence de propreté, pour le Dr Idossou Barthélemy Babalao, sociologue-anthropologue et expert en sauvegarde sociale, ce phénomène social mérite une analyse approfondie afin d’en comprendre les véritables ressorts psychologiques et culturels.
Selon l’analyse du sociologue, le refus de l’argent usé découle d’une perception erronée de la nature même de la monnaie. « Certaines personnes au sein de la société considèrent la monnaie l’argent en général comme un objet très précieux qui doit être bien présenté, voire joli », explique le Dr Babalaou. Cette quête de billets « craquants » et de pièces neuves occulte la fonction première de la monnaie. En réalité, rappelle l’expert, l’argent n’a pas d’autre rôle au sein d’une société que celui d’être un objet de transaction. Il n’est pas un patrimoine destiné à être conservé indéfiniment pour être admiré, mais un outil fluide appelé à passer constamment de main en main. Dès lors, l’exigence de perfection esthétique n’a aucune légitimité dans les échanges économiques quotidiens.
Le poids de l’éducation et du mimétisme social

Le Dr Babalaou met en lumière un aspect crucial de la persistance de cette pratique : le mimétisme social, souvent inculqué dès le bas âge. Le phénomène s’enracine directement au cœur des ménages. L’exemple est fréquent : des parents envoient leurs enfants faire des courses. À leur retour, si la monnaie rendue comporte des pièces usées ou des billets défraîchis, les enfants se font réprimander. « On apprend ainsi à l’enfant, dès son plus jeune âge, à refuser certaines pièces de monnaie », déplore le sociologue.
Pour éradiquer durablement ce comportement, c’est donc à la base qu’il faut agir, en sensibilisant les parents au sein des foyers pour qu’ils adoptent et transmettent les bons réflexes face à la monnaie nationale.
Ignorance de la loi et nécessité de sensibilisation

Au-delà des aspects sociologiques, ce refus traduit une ignorance flagrante des textes juridiques. Au Bénin comme dans l’espace sous-régional, la loi protège la validité des billets et pièces de monnaie ayant cours légal. Le Dr Babalao salue d’ailleurs l’arsenal législatif existant, soulignant que les parlementaires ont vu juste en légiférant pour freiner l’ampleur de ce phénomène. Toutefois, le vote d’une loi ne suffit pas. L’expert insiste sur la nécessité absolue de mener des campagnes de communication intense : informer les différentes communautés sur les lois qui encadrent les transactions. Ensuite sensibiliser la population sur les comportements civiques à adopter et Clarifier les seuls motifs légitimes de refus. À cet égard, le Dr Babalao rappelle que seuls les faux billets ou les fausses pièces doivent être rejetés. Et même dans ce cas précis, la règle n’est pas le simple refus, mais la saisie de la fausse coupure et l’alerte immédiate des autorités compétentes afin d’identifier l’origine de la contrefaçon.

Tant que le billet ou la pièce conserve ses caractéristiques légales, son refus reste injustifié. Face à un phénomène qui prend de l’ampleur et grippe inutilement les petits échanges du quotidien, l’intensification de la sensibilisation apparaît comme le seul moyen de faire appliquer la loi et de siffler, définitivement, la fin de la récréation.
Donatien Fernando SOWANOU









