Coiffure, esthétique, soudure ou couture : maîtriser un métier ne garantit pas toujours la réussite financière. Rogatien Tossou, président de l’Association des coiffeurs, coiffeuses et esthéticiens de Ouèdo, à Abomey-Calavi, appelle les artisans béninois à se former davantage à la gestion, à l’épargne et au numérique pour transformer leurs ateliers en entreprises durables.
Savoir coiffer, coudre ou souder est une chose. Réussir à vivre durablement de son activité en est une autre. Au Bénin, de nombreux artisans disposent d’un savoir-faire acquis au fil des années, mais rencontrent des difficultés lorsqu’il s’agit de fixer leurs prix, de gérer leurs revenus ou de développer leur clientèle. C’est le constat dressé par Rogatien Tossou lors de son intervention sur Actu Matin, au micro du Dr Thanguy Agoï.
À la suite d’une formation de six mois consacrée à la gestion financière, au numérique et à l’entrepreneuriat, le responsable associatif estime que la professionnalisation de l’artisanat doit désormais dépasser la seule maîtrise technique. Pour lui, la survie des ateliers dépend aussi de la capacité de leurs responsables à gérer efficacement leurs ressources.
Maîtriser son métier sans savoir gérer son argent
Pendant longtemps, l’apprentissage artisanal a surtout privilégié la pratique. Les apprentis apprenaient à réaliser une prestation, à manier les outils et à satisfaire les clients. Mais les questions de rentabilité, d’épargne et de gestion d’entreprise restaient souvent au second plan.
« On ne sait pas fixer un vrai prix. On ne sait pas épargner », explique Rogatien Tossou. Selon lui, cette faiblesse peut conduire certains artisans à travailler pendant plusieurs années sans parvenir à constituer un capital suffisant.
Le problème est particulièrement important lorsque les revenus de l’atelier sont confondus avec les dépenses personnelles. L’argent encaissé est alors utilisé au quotidien sans que les charges, les investissements et les besoins futurs soient clairement identifiés. À terme, l’artisan risque de se retrouver sans réserve financière malgré des années de travail.
Cette situation montre qu’un atelier ne peut pas fonctionner durablement sur la seule base du talent de son propriétaire. Comme toute activité économique, il doit couvrir ses dépenses, dégager une marge et préparer son développement.
Calculer ses prix pour ne plus travailler à perte
L’une des principales leçons retenues par Rogatien Tossou concerne le calcul du coût réel d’une prestation. Il explique qu’un prix ne doit pas être fixé uniquement en fonction du matériel utilisé ou des produits consommés.
Dans un salon de coiffure, par exemple, il faut également prendre en compte le loyer, l’électricité, le temps consacré au client et les autres charges liées au fonctionnement de l’établissement. Sans ce calcul, un professionnel peut multiplier les prestations tout en gagnant moins qu’il ne le pense.
La tenue d’un cahier quotidien des entrées et des sorties constitue donc un outil essentiel. Elle permet de savoir combien l’activité rapporte réellement, quelles dépenses peuvent être réduites et quelle somme peut être consacrée à l’épargne ou à l’achat de nouveaux équipements.
Cette discipline financière aide aussi à distinguer le chiffre d’affaires du bénéfice. Tout l’argent reçu d’un client n’est pas un gain personnel : une partie doit servir à faire fonctionner l’entreprise. C’est précisément cette distinction que la formation entend renforcer chez les artisans.
Épargner et investir plutôt que dépenser au jour le jour
Rogatien Tossou retient quatre principes fondamentaux de la gestion financière : gagner, épargner, dépenser et investir. Ces notions, simples en apparence, peuvent changer la manière dont un artisan organise sa vie professionnelle.
L’épargne permet notamment de faire face aux périodes creuses, aux pannes d’équipement ou aux urgences familiales. Elle peut aussi contribuer au financement d’un projet d’agrandissement, à l’achat de matériel ou à l’amélioration des conditions de travail.
Le président de l’association évoque également certaines habitudes de dépenses qui fragilisent les finances des professionnels. Il cite notamment les sorties régulières dans les buvettes et les dépenses liées aux cérémonies sociales ou funéraires. Il ne s’agit pas, selon lui, de rompre avec la vie sociale, mais d’apprendre à fixer des limites compatibles avec les capacités financières de chacun.
Son message est particulièrement important pour les travailleurs indépendants, qui ne disposent pas nécessairement d’un salaire mensuel fixe ni d’une protection financière suffisante en cas de maladie. Sans épargne, une difficulté personnelle peut rapidement menacer l’activité professionnelle et l’équilibre familial.
Le numérique, un outil pour attirer davantage de clients
La formation suivie par les artisans porte également sur l’utilisation des outils numériques. Pour Rogatien Tossou, le téléphone et Internet offrent aujourd’hui des possibilités que les petits ateliers ne peuvent plus négliger.
WhatsApp Business peut faciliter les échanges avec les clients, tandis que Facebook, TikTok et Instagram permettent de présenter des réalisations, de promouvoir les services et de toucher de nouveaux publics. Ces outils peuvent aussi aider les artisans à fidéliser leur clientèle en communiquant sur leurs horaires, leurs offres et la qualité de leurs prestations.
Mais être présent sur les réseaux sociaux ne suffit pas. Les images publiées doivent refléter le travail réellement fourni, les échanges avec les clients doivent rester professionnels et les engagements annoncés doivent être respectés. Le numérique devient ainsi un prolongement de la qualité du service, et non un simple moyen de publicité.
Cette évolution impose aux artisans de développer de nouvelles compétences. Le savoir-faire manuel reste indispensable, mais il doit désormais s’accompagner d’une capacité à communiquer, à organiser les commandes et à entretenir une relation durable avec la clientèle.
De l’artisan au véritable entrepreneur
Au-delà de la gestion financière et de la communication, Rogatien Tossou insiste sur l’entrepreneuriat et le professionnalisme. L’accueil du client, l’hygiène, la qualité du service et la gestion des apprentis sont, à ses yeux, des éléments déterminants pour la crédibilité d’un atelier.
Ces exigences participent à la construction d’une entreprise durable. Un client satisfait est plus susceptible de revenir et de recommander le professionnel à son entourage. À l’inverse, une mauvaise expérience peut nuire à la réputation d’un établissement, même lorsque son responsable maîtrise parfaitement les gestes techniques de son métier.
Le passage de l’artisanat à l’entrepreneuriat demande donc un changement de mentalité. Il faut apprendre à planifier, à contrôler les dépenses, à anticiper les besoins et à prendre des décisions en fonction des objectifs de l’activité.
Rogatien Tossou reconnaît que cette transformation peut sembler difficile au début. Il reste toutefois convaincu qu’avec de la pratique et de la discipline, les artisans peuvent progressivement mieux organiser leurs ateliers et améliorer leurs revenus.
Une formation encore loin de toucher tous les artisans
Malgré les acquis de cette session de six mois, le responsable associatif estime que les besoins restent considérables. De nombreux professionnels n’ont pas encore bénéficié de formations comparables et continuent d’exercer sans outils adaptés à la gestion de leurs activités.
Il remercie l’ONG Monde Action Durable (MAD), qu’il présente comme l’initiatrice de cette formation, pour avoir accompagné les bénéficiaires. Mais il appelle à élargir ce type de programme afin que les enseignements ne profitent pas seulement à un groupe limité de professionnels.
L’enjeu est de taille. L’artisanat représente une source importante d’emplois et de revenus. Aider les artisans à mieux gérer leurs activités peut contribuer à consolider les petites entreprises, à préserver les emplois existants et à créer de nouvelles opportunités pour les jeunes.
Pour atteindre cet objectif, les organisations professionnelles, les pouvoirs publics et les partenaires au développement ont un rôle à jouer dans l’accès à la formation, au financement et aux outils numériques.
« Le talent seul ne suffit plus »
En guise de conclusion, Rogatien Tossou lance un appel à ses collègues de tout le Bénin : se former et accepter de revoir certaines habitudes de gestion. Il invite également l’État et les partenaires à investir davantage dans le secteur artisanal.
Son message résume le défi auquel font face de nombreux travailleurs indépendants : passer d’une activité qui permet de gagner de l’argent au quotidien à une entreprise capable de résister aux difficultés et de se développer dans la durée.
La maîtrise du métier reste le socle de la réussite. Mais sans calcul des coûts, sans épargne, sans stratégie commerciale et sans discipline financière, les efforts risquent de ne pas produire les résultats attendus.
Pour Rogatien Tossou, l’avenir de l’artisanat béninois passe donc par cette évolution : ne plus seulement exercer un métier, mais apprendre à construire et à faire grandir une entreprise.
Firmin DANNON









