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Andréa Louise Soufflers : 25 ans après, une mémoire qui continue de vivre

Vingt-cinq ans après sa disparition, Andréa Louise Soufflers, épouse Ahoyo, reste profondément présente dans la mémoire de sa famille et de ceux qui l’ont connue. Sage-femme, femme de foi, descendante de la famille royale de Danxomè et figure maternelle pour plusieurs générations, elle a été célébrée samedi 29 août 2026 à Djimè, à Abomey, lors d’une messe d’action de grâce suivie d’une réception familiale. À travers les témoignages de ses petits-enfants et du curé de la paroisse Christ-Roi de Djimè, c’est le portrait d’une femme dont l’héritage dépasse largement le cadre familial qui se dessine.

Une mémoire vivante de l’histoire du Danxomè

Pour Francis Ahoyo, artiste peintre et petit-fils d’Andréa Louise Soufflers, sa grand-mère n’est pas seulement une aïeule dont on entretient le souvenir. Elle représente un morceau de l’histoire du Danxomè.« Mémé est une mémoire », affirme-t-il, avant de rappeler son lien avec le roi Béhanzin. Andréa Louise Soufflers, née en Martinique en 1906, était la fille de la princesse Agbokpanou, elle-même fille du roi Béhanzin.

Son existence est ainsi intimement liée à l’histoire douloureuse de l’exil de la famille royale après la reddition du souverain en 1894. Née loin du Dahomey, alors que sa famille était contrainte à l’exil, Andréa revient au pays avec les siens en janvier 1907, à l’âge de quelques mois. Ce retour marque le début d’une vie qui sera ensuite profondément enracinée dans la société dahoméenne. Mais pour Francis Ahoyo, réduire son parcours à son ascendance royale serait passer à côté de l’essentiel. « C’est une femme de cœur, sage-femme », insiste-t-il. Autrement dit, son importance ne réside pas uniquement dans le sang qu’elle portait, mais dans ce qu’elle a fait de sa vie.

De l’héritage royal au service des autres

Formée à l’orphelinat de Porto-Novo, puis à l’École de médecine de Dakar à partir de 1918, Andréa Louise Soufflers choisit une profession intimement liée à la vie : celle de sage-femme. Elle exerce notamment à Abomey, Bopa et Sihoué-Lègo, tout en contribuant à la formation de matrones locales. Son parcours professionnel témoigne d’une époque où les femmes africaines formées dans les structures médicales coloniales demeuraient encore peu nombreuses.Sa progression administrative confirme également la reconnaissance de son travail. Promue sage-femme africaine en 1937, puis sage-femme africaine principale de 4e classe en 1957, elle est officiellement admise à la retraite le 20 juillet 1962.

Pour ses descendants, cependant, le métier ne résume pas son rapport aux autres. Sa maison de Houndjroto était devenue, selon les souvenirs familiaux, un espace d’accueil, d’écoute et de solidarité. Francis Ahoyo raconte ainsi une générosité qui pouvait aller jusqu’au sacrifice : « Elle donne, elle s’oublie en donnant, elle partage l’indigence. Quand elle a le superflu, elle distribue tout jusqu’à son indigence. » Cette phrase résume probablement l’un des aspects les plus marquants de l’héritage d’Andréa : donner sans calculer. Chez elle, la solidarité n’était pas un discours, mais une pratique quotidienne.

Une maison où personne ne devait être oublié

À Houndjroto, la famille parle aujourd’hui de « l’Institution Grand-Maman ». Une expression qui traduit l’ampleur du rôle qu’elle jouait auprès des enfants, des proches, mais aussi de personnes extérieures à la famille.Nourrir, éduquer, veiller : trois verbes résument cette présence. Elle accueillait les personnes à sa table, aidait discrètement des enfants confrontés à des difficultés scolaires et apportait son soutien à ceux qui en avaient besoin.Le témoignage de Francis Ahoyo va plus loin. « On voit des malades mentaux venir à la maison, on leur rase la tête, on les lave, on les nourrit, on les vêt », raconte-t-il.

Derrière cette anecdote se révèle une conception exigeante de la dignité humaine : ne pas détourner le regard devant la misère, même lorsqu’elle est particulièrement visible ou dérangeante. C’est cette dimension sociale qui permet à ses descendants de considérer son héritage comme une valeur à transmettre, au-delà de la seule mémoire familiale.« Je voudrais nous exhorter, nos petits-fils, arrière-petits-fils, arrière-arrière à être à l’image de cette femme de cœur qui s’est donnée sans compter », plaide Francis Ahoyo.La commémoration prend alors une autre dimension. Elle n’est plus seulement tournée vers le passé. Elle devient un appel adressé aux générations futures.

Une grand-mère au centre d’une enfance partagée

Marie-Claude Akpamoli, première petite-fille d’Andréa Louise Soufflers, se souvient surtout d’une maison qui réunissait la famille pendant les vacances.« Nous avons grandi auprès de notre grand-maman à Abomey », raconte-t-elle. Peu importait alors le lieu où se trouvaient les petits-enfants : « On peut être à Parakou, on peut être à Porto-Novo, tout le monde revenait à Abomey. »

Ces retrouvailles ont construit une mémoire familiale commune. Elles expliquent aussi pourquoi, 25 ans après la disparition de leur grand-mère, les petits-enfants ont voulu être à l’initiative de cette commémoration.« Nous nous sommes dit à 25 ans, il faudrait qu’on se souvienne d’elle, qu’on se voie et puis tout ce que nous avons partagé avec elle à notre enfance, que nous puissions nous remémorer de toutes ces choses-là », explique Marie-Claude Akpamoli.Le souvenir n’est donc pas figé. Il se transmet par les récits, les retrouvailles et les valeurs. Les petits-enfants ne cherchent pas uniquement à raconter qui était leur grand-mère ; ils cherchent à faire vivre ce qu’elle leur a laissé.

Une femme de foi avant tout

Dans les souvenirs de Marie-Claude Akpamoli, un autre trait domine : la foi.« C’est une femme adorable. Très, très fervente », témoigne-t-elle. Pour Andréa Louise Soufflers, l’Église occupait une place centrale dans la vie quotidienne. Elle comptait parmi les premières femmes chrétiennes de l’église Saint-Pierre et Saint-Paul d’Abomey, selon le témoignage familial.Cette foi explique aussi le choix de donner à la commémoration une dimension religieuse. La messe célébrée à l’église Christ-Roi de Djimè n’était pas seulement une cérémonie funéraire différée. Elle était présentée comme une action de grâce.Pour la famille, célébrer 25 ans après son départ revient ainsi à remercier Dieu pour une existence considérée comme féconde et généreuse.

« La vérité restera » : le message du père Michel Agbankponto

La célébration a également été l’occasion pour le père Michel Agbankponto, curé doyen de la paroisse Christ-Roi de Djimè, de revenir sur l’Évangile du jour consacré au martyre de saint Jean-Baptiste. Son commentaire dépasse le seul récit biblique. À travers la figure de Jean-Baptiste, le prêtre met en avant le courage de celui qui accepte de défendre la vérité, même lorsque celle-ci dérange les puissants.« Nul n’est au-dessus de la vérité », souligne-t-il. Une formule qui donne une résonance particulière à la commémoration : la mémoire d’une personne ne se mesure pas seulement à son statut, mais aussi aux valeurs qu’elle a incarnées.

Pour le père Michel Agbankponto, l’enseignement de l’Évangile est également celui de la maîtrise de soi. Les passions, les ambitions et les rapports de pouvoir peuvent conduire à des décisions lourdes de conséquences lorsqu’elles ne sont pas maîtrisées.« Il faut respecter Dieu, respecter la vérité, mais respecter aussi la conscience », rappelle-t-il. Le prêtre invite surtout à ne pas transformer en ennemis ceux qui portent une parole de vérité. Car, selon lui, les intrigues et les circonstances passent, tandis que l’essentiel demeure : « La vérité restera, Dieu restera. »

Vingt-cinq ans après, une transmission qui se poursuit

Andréa Louise Soufflers est partie en 1999. Un quart de siècle plus tard, son nom demeure associé à plusieurs dimensions : une histoire familiale liée au roi Béhanzin, une carrière de sage-femme, une foi profonde, une générosité sans ostentation et une capacité à rassembler les générations. La commémoration du 29 août 2026 aura donc été davantage qu’un anniversaire de décès. Elle aura constitué un moment de transmission. À travers les souvenirs de Francis Ahoyo, les récits de Marie-Claude Akpamoli et le message du père Michel Agbankponto, une même idée revient : une vie prend véritablement tout son sens lorsqu’elle continue d’influencer ceux qui restent.

Andréa Louise Soufflers laisse derrière elle des enfants, des petits-enfants, des arrière-petits-enfants et une mémoire familiale dense. Mais son héritage, tel que le racontent ceux qui l’ont connue, dépasse les liens du sang. Elle a donné la vie comme sage-femme. Elle a donné du temps comme grand-mère. Elle a donné de ses biens à ceux qui manquaient du nécessaire. Et, surtout, elle a transmis des valeurs que sa descendance entend désormais porter à son tour. Vingt-cinq ans après son départ, la « Grand-Maman Ahoyo » n’est donc pas seulement un souvenir. Elle demeure, pour les siens, une manière de vivre.

Firmin DANNON

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