Très présente dans les assiettes, les marchés et les traditions béninoises, l’igname reste pourtant confrontée à de nombreux défis. Production exigeante, accès aux semences, conservation et érosion de la diversité variétale : le Dr Mohamed Baco, agronome et enseignant-chercheur à l’Université de Parakou, appelle à mieux protéger cette culture emblématique.
L’igname occupe une place particulière dans les sociétés béninoises. Elle dépasse largement le simple statut de produit alimentaire. Dans certaines communautés, sa production et sa première consommation sont accompagnées de pratiques culturelles et de cérémonies. Invité du Dr Thanguy Agoï dans l’émission Actu Matin, le Dr Mohamed Baco explique cet attachement par plusieurs facteurs, notamment l’origine africaine de l’igname et son cycle de production d’environ neuf mois, qui entretient une forte symbolique dans les traditions.

Une culture exigeante à produire
Derrière le tubercule présent sur les marchés se cache un travail particulièrement physique. La production nécessite notamment la confection de buttes et mobilise beaucoup de main-d’œuvre. Pendant longtemps, la mécanisation de cette culture est restée limitée.
Le problème ne s’arrête pas au travail du sol. L’accès aux semences constitue également un obstacle. Selon le chercheur, l’absence d’un véritable système semencier structuré limite les possibilités d’extension de la production. Cette contrainte explique notamment pourquoi la culture de l’igname reste difficile à développer sur de grandes superficies.
À cela s’ajoutent les exigences du climat et des sols. Au Bénin, la production est particulièrement concentrée dans la zone soudanienne, notamment dans une partie du nord du pays. Les pratiques culturales et les savoir-faire transmis par les communautés jouent également un rôle déterminant.
Une diversité exceptionnelle… mais menacée
L’un des enseignements majeurs de l’entretien concerne la richesse variétale de l’igname. Le Dr Baco évoque jusqu’à une cinquantaine ou une soixantaine de variétés pouvant être identifiées dans certains villages sur la base de critères morphologiques. Des travaux scientifiques antérieurs ont également documenté une diversité considérable des ignames cultivées au Bénin.
Mais attention aux apparences : des noms différents ne signifient pas nécessairement des variétés différentes. Le chercheur cite notamment Laboko et Gbona, considérées comme des synonymes, ainsi que Dani et Angbaouvé. Les analyses génétiques permettent donc de mieux distinguer la diversité réelle des simples différences de dénomination.
Cette richesse est aujourd’hui fragilisée. Une étude publiée en 2024 sur la commune de Tchaourou indique qu’environ 70 % des 41 variétés étudiées étaient en voie de disparition, dans un contexte de variabilité climatique.
Conserver l’igname, c’est préserver plusieurs usages
La diversité variétale n’est pas seulement une affaire de chercheurs. Elle détermine aussi les usages. Certaines ignames sont davantage adaptées à la cuisson, d’autres à la friture, au braisage ou à la transformation en cossettes. Certaines possèdent également de meilleures aptitudes à la conservation.
Le risque d’une disparition progressive de certaines variétés est donc double : elle réduit le patrimoine agricole et peut aussi limiter les possibilités alimentaires, culturelles et commerciales des générations futures.
Le changement climatique ne doit pas effacer le patrimoine
Face au changement climatique, le Dr Mohamed Baco estime qu’il n’est pas forcément nécessaire de chercher immédiatement à modifier génétiquement l’igname. Il préconise plutôt de valoriser certaines variétés locales déjà adaptées, notamment celles qui présentent de bonnes capacités de conservation et de stockage.
L’enjeu est donc de mieux organiser la filière semencière, soutenir la recherche et renforcer les connaissances paysannes. Cette orientation rejoint des travaux scientifiques qui soulignent l’importance de la conservation de la diversité variétale de l’igname au Bénin.
De la tradition au marché
Autre évolution notable : la consommation de l’igname s’urbanise. Les meilleures variétés sont de plus en plus recherchées dans les grandes villes, où elles trouvent des débouchés commerciaux intéressants.
L’igname n’est donc plus seulement le symbole d’une tradition. Elle représente aussi une source de revenus pour les producteurs. Préserver cette culture revient ainsi à protéger à la fois un patrimoine culturel, une ressource alimentaire et une activité économique. Le défi consiste désormais à faire en sorte que ce patrimoine puisse continuer à nourrir les Béninois sans perdre la richesse variétale qui fait sa singularité.
Firmin DANNON









