Soixante-six ans après l’accession du Bénin à la souveraineté internationale, une question demeure au cœur du projet national : quelle place accorder aux langues nationales dans la construction d’une nation plus unie, plus instruite et davantage attachée à son identité culturelle ? Si le français continue d’occuper une position centrale dans l’administration, l’école et la vie institutionnelle, les langues locales restent le premier moyen de communication de millions de Béninois. Entre avancées, limites et nouvelles ambitions, leur valorisation apparaît aujourd’hui comme un enjeu majeur de développement.
Une richesse linguistique encore sous-exploitée
Le Bénin fait partie des pays africains les plus riches sur le plan linguistique. Plus d’une cinquantaine de langues y sont parlées, parmi lesquelles le fon, le yoruba, le bariba, le dendi, l’adja, le mina, le ditammari, le yom ou encore le waama. Cette diversité est le reflet d’une histoire, d’une culture et d’un patrimoine exceptionnel.Pourtant, cette richesse reste largement absente des principaux espaces de décision et de production du savoir. Le français, hérité de la colonisation, demeure la langue officielle et continue de structurer l’administration, la justice, l’enseignement et la plupart des communications publiques.Cette situation crée une forme de paradoxe : la langue utilisée pour gouverner le pays n’est pas celle que maîtrise le mieux une grande partie de la population. Cette distance linguistique limite parfois l’accès à l’information, aux droits et aux services publics, notamment dans les zones rurales.
Les langues nationales, un ciment pour la cohésion sociale
Au-delà de leur fonction de communication, les langues nationales jouent un rôle essentiel dans la construction du vivre-ensemble. Elles portent les valeurs, les codes sociaux, les traditions et les mécanismes de solidarité qui structurent les communautés.Dans les villages comme dans les quartiers urbains, les conflits familiaux ou communautaires sont souvent réglés grâce à la médiation des chefs traditionnels, des dignitaires religieux ou des sages qui s’expriment dans les langues locales. Cette proximité linguistique favorise l’écoute, la compréhension mutuelle et la recherche du consensus.
Les autorités béninoises semblent d’ailleurs prendre progressivement conscience de cet enjeu. Des initiatives telles que « Le Gouvernement Plus Près de Nous », qui consistent à traduire les principales décisions du Conseil des ministres dans plusieurs langues nationales, illustrent une volonté d’élargir l’accès à l’information publique. Cette démarche contribue à rapprocher les institutions des citoyens et à renforcer leur participation à la vie démocratique.Cependant, plusieurs observateurs estiment que ces initiatives restent encore ponctuelles. Pour produire un véritable impact, la communication publique en langues nationales devrait être davantage intégrée aux politiques publiques, notamment dans les domaines de la santé, de la justice, de l’environnement et de la sécurité.
Une école qui peine à parler la langue des enfants
L’un des défis les plus importants concerne le système éducatif.Dès leur entrée à l’école, des milliers d’enfants découvrent les apprentissages dans une langue qu’ils ne parlent pas à la maison. Cette transition brutale peut ralentir la compréhension, l’expression orale et l’acquisition des connaissances fondamentales.De nombreuses recherches en sciences de l’éducation montrent qu’un enfant apprend plus efficacement lorsqu’il débute sa scolarité dans sa langue maternelle avant d’acquérir progressivement une langue internationale. Cette approche favorise la confiance, réduit les risques d’échec scolaire et améliore durablement les performances.
Au Bénin, plusieurs expériences d’enseignement bilingue ont été menées au fil des années avec des résultats encourageants. Toutefois, leur généralisation se heurte à des obstacles importants : insuffisance d’enseignants formés, manque de manuels scolaires, faible production de supports pédagogiques et diversité linguistique du pays.La question dépasse donc le simple choix d’une langue d’enseignement. Elle renvoie à la capacité du système éducatif à concilier ouverture internationale et enracinement culturel.
Préserver une mémoire qui se transmet d’abord par la parole
Chaque langue transporte une manière unique de comprendre le monde.Les proverbes, les contes, les chants traditionnels, les récits historiques ou encore les connaissances liées à la médecine traditionnelle prennent toute leur profondeur dans leur langue d’origine. Traduits, ils conservent souvent le sens général mais perdent une partie de leurs subtilités, de leur poésie et de leur portée culturelle.Or, les modes de vie évoluent rapidement. L’urbanisation, l’exode rural, les migrations et la domination croissante des langues internationales conduisent certains jeunes à pratiquer de moins en moins leur langue maternelle.Face à cette évolution, plusieurs initiatives voient le jour : dictionnaires numériques, applications mobiles, contenus audiovisuels, émissions radiophoniques, plateformes d’apprentissage ou encore projets de documentation des langues locales. Le numérique devient progressivement un allié de la sauvegarde du patrimoine linguistique.Mais la technologie ne peut remplacer la transmission familiale. La langue continue de se construire d’abord au sein du foyer, entre parents, grands-parents et enfants.
Faire des langues nationales un véritable levier de développement
Le débat sur les langues nationales ne relève plus uniquement de la culture. Il concerne désormais le développement économique, la gouvernance, l’éducation, la santé publique et même la citoyenneté.Une meilleure intégration des langues locales dans les services publics permettrait de renforcer la compréhension des politiques publiques, d’améliorer les campagnes de prévention sanitaire, de faciliter les démarches administratives et de consolider la confiance entre l’État et les citoyens.L’enjeu n’est pas d’opposer le français aux langues nationales. Le véritable défi consiste à construire un bilinguisme équilibré où chaque langue remplit sa fonction : le français comme langue d’ouverture internationale et les langues nationales comme outils d’inclusion sociale, d’éducation et de valorisation culturelle.
Un chantier toujours ouvert
Soixante-six ans après l’indépendance, le Bénin dispose d’un patrimoine linguistique exceptionnel qui constitue un véritable atout pour son développement. Pourtant, cette richesse reste encore insuffisamment exploitée dans les politiques publiques.Faire vivre les langues nationales ne signifie pas regarder vers le passé. C’est au contraire préparer l’avenir en donnant à chaque citoyen les moyens de comprendre, d’apprendre, de participer pleinement à la vie publique et de transmettre son héritage culturel aux générations futures.
Dans un monde de plus en plus globalisé, la véritable modernité ne consiste pas à abandonner ses langues, mais à leur donner toute leur place aux côtés des langues internationales. Car une nation qui protège ses langues protège aussi sa mémoire, son identité et sa capacité à construire un avenir commun.
Firmin DANNON









