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Le « 7ᵉ continent » de plastique : l’océan cache une catastrophe de 80 000 tonnes

Entre Hawaï et la Californie, une immense zone du Pacifique concentre des milliards de fragments de plastique. Surnommée le « 7ᵉ continent », elle n’est pourtant ni une île ni un territoire solide. C’est une véritable soupe de déchets, largement invisible à l’œil nu, qui menace la vie marine et révèle l’ampleur mondiale de notre dépendance au plastique.

Au milieu du Pacifique Nord, loin des côtes et des grandes villes, l’océan semble à première vue immaculé. Pourtant, sous cette apparente tranquillité se cache l’une des plus grandes concentrations de déchets plastiques connues au monde : le Great Pacific Garbage Patch, ou vortex de déchets du Pacifique Nord.

Le phénomène se situe entre la Californie et Hawaï, dans une région où les courants océaniques forment un vaste système circulaire appelé gyre subtropical du Pacifique Nord. Ces courants entraînent et concentrent progressivement les déchets flottants dans cette zone.

Une « île » qui n’existe pas

L’expression « continent de plastique » est spectaculaire, mais elle peut être trompeuse. Contrairement à certaines images largement diffusées sur Internet, le Great Pacific Garbage Patch n’est pas une gigantesque île faite de bouteilles, de sacs et de pneus sur laquelle on pourrait marcher. Il n’existe pas de surface continue de déchets. Les plastiques sont dispersés dans l’eau, avec des zones de concentration plus importantes que d’autres. Une partie importante est constituée de fragments de quelques millimètres seulement. Il est donc parfaitement possible de traverser certaines parties de cette zone sans avoir l’impression de naviguer au milieu d’une décharge. C’est d’ailleurs l’une des particularités les plus inquiétantes du phénomène : une pollution gigantesque peut être présente sans être immédiatement visible.

Jusqu’à 1,6 million de km²

Une étude publiée dans Scientific Reports a estimé la superficie du Great Pacific Garbage Patch à environ 1,6 million de kilomètres carrés, soit près de trois fois la superficie de la France métropolitaine. Les chercheurs estimaient alors la quantité de plastique flottant dans cette zone à environ 79 000 tonnes, avec une fourchette d’incertitude importante. Ils avaient également estimé le nombre de morceaux de plastique à environ 1,8 trillion, soit 1 800 milliards de fragments. Ces chiffres doivent toutefois être interprétés avec prudence. La superficie exacte du vortex n’est pas une donnée fixe. Les vents, les vagues et les courants déplacent constamment les déchets et modifient la forme et les limites de la zone. La NOAA souligne elle-même qu’il est difficile de déterminer une superficie précise et permanente.

Le plastique n’est pas seulement « petit »

Une autre idée reçue mérite d’être corrigée. On imagine souvent que le vortex est essentiellement constitué de microplastiques. Ils sont effectivement très nombreux : dans l’étude de référence, les particules de moins de 5 millimètres représentaient environ 94 % des morceaux estimés. Mais en termes de masse, la situation est différente. Les microplastiques ne représentaient qu’environ 8 % de la masse totale. Plus de trois quarts de la masse étaient constitués de déchets de plus de 5 centimètres, notamment de gros objets et d’engins de pêche abandonnés. Les filets de pêche représentaient au moins 46 % de la masse estimée. Autrement dit, le vortex contient à la fois une multitude de minuscules fragments et des déchets beaucoup plus volumineux.

Comment les déchets arrivent-ils jusque-là ?

Le mécanisme est relativement simple.Les déchets abandonnés sur les terres ou rejetés dans les cours d’eau peuvent finir dans l’océan. Une fois en mer, ils sont transportés par les vents, les vagues et les courants. Dans le Pacifique Nord, plusieurs grands courants océaniques forment un gigantesque mouvement circulaire. Les déchets flottants peuvent progressivement être entraînés vers cette zone de convergence.Avec le temps, l’action du soleil, du sel, des vagues et des mouvements de l’océan fragmente les objets les plus volumineux. Une bouteille, un filet ou un autre objet en plastique peut ainsi se dégrader en morceaux de plus en plus petits.Le problème ne disparaît donc pas lorsque le plastique se fragmente. Il change simplement de forme et devient souvent encore plus difficile à récupérer.

Un danger pour la faune marine

Pour les animaux marins, cette pollution représente un piège permanent. Les tortues, les oiseaux, les poissons et d’autres espèces peuvent confondre certains déchets avec leur nourriture. L’ingestion de plastique peut provoquer des blessures, des problèmes digestifs, l’obstruction du système digestif ou, dans certains cas, la mort. Les gros déchets représentent une autre menace. Des animaux peuvent s’y retrouver piégés dans des filets, cordages ou autres équipements de pêche abandonnés. Le problème ne concerne donc pas uniquement une zone éloignée du Pacifique. Le plastique qui entre dans la chaîne alimentaire marine peut circuler à travers les écosystèmes et affecter de nombreuses espèces. La NOAA rappelle notamment que les déchets marins peuvent être ingérés par les espèces marines et provoquer étouffement, malnutrition ou autres dommages.

Invisible depuis l’espace : un mythe à oublier

Le « 7ᵉ continent » n’est pas visible depuis l’espace comme une gigantesque tache de déchets. La raison est simple : une grande partie des déchets est constituée de minuscules fragments dispersés dans l’eau. La pollution se mélange aux mouvements de la mer et ne forme pas une surface compacte. La NOAA précise ainsi que l’on peut naviguer dans certaines parties du Great Pacific Garbage Patch sans voir de déchets à la surface. L’absence d’image spectaculaire ne signifie donc pas l’absence de pollution.

Une découverte qui a changé la perception du problème

Le navigateur et océanographe américain Charles Moore a attiré l’attention sur cette accumulation lors d’un voyage en 1997 à travers le gyre du Pacifique Nord. En revenant d’Hawaï vers la Californie à bord de son bateau, il a constaté la présence persistante de débris plastiques dans cette zone. Son organisation, Algalita, a ensuite organisé des expéditions scientifiques et des prélèvements qui ont contribué à faire connaître le phénomène au grand public et à la communauté scientifique. Le terme « Great Pacific Garbage Patch » s’est ensuite imposé dans les médias et dans le débat environnemental.

Peut-on vraiment nettoyer le Pacifique ?

Oui, mais la tâche est extrêmement complexe. Des organisations comme The Ocean Cleanup développent des systèmes destinés à concentrer et récupérer les déchets flottants dans les zones où ils sont fortement accumulés. Des opérations ont notamment permis de récupérer des plastiques et des filets de pêche abandonnés. Mais nettoyer l’océan ne peut pas constituer, à lui seul, la solution. La difficulté vient notamment de la taille des océans, du déplacement permanent des déchets et de la présence d’une quantité considérable de microplastiques. Plus le plastique se fragmente, plus sa récupération devient difficile. La NOAA insiste donc sur une idée essentielle : la prévention reste plus efficace que le nettoyage. Il faut empêcher les déchets d’atteindre les cours d’eau, les côtes et finalement le large, avant qu’ils ne se transforment en minuscules fragments pratiquement impossibles à récupérer.

Le véritable problème est à terre

Le Great Pacific Garbage Patch est souvent présenté comme un problème du Pacifique. En réalité, il est surtout le symptôme d’un problème beaucoup plus vaste : la quantité de plastique produite, consommée et rejetée dans l’environnement. Les océans ne fabriquent pas ces déchets. Ils les transportent, les concentrent et les fragmentent. C’est pourquoi la lutte contre cette pollution commence bien avant le large : réduction des plastiques à usage unique, meilleure gestion des déchets, recyclage lorsque cela est pertinent, collecte efficace, protection des cours d’eau et responsabilisation des producteurs et des consommateurs.Le « 7ᵉ continent » est donc moins une curiosité géographique qu’un avertissement planétaire.

À retenir

Nom scientifique courant : Great Pacific Garbage Patch
Localisation : Pacifique Nord, entre la Californie et Hawaï
Superficie estimée dans une étude de référence : environ 1,6 million de km². Masse estimée : environ 79 000 tonnes, avec une importante marge d’incertitude.Nombre estimé de morceaux : environ 1,8 trillion Une grande partie de la masse : gros déchets plastiques, notamment filets de pêche. Visible depuis l’espace ? Non, contrairement à une idée largement répandue. Un véritable continent ? Non. Il s’agit d’une zone de forte concentration de déchets marins.

Le plus grand danger du Great Pacific Garbage Patch n’est peut-être pas ce que l’on voit, mais précisément ce que l’on ne voit pas. Dans cet immense espace océanique, des milliards de fragments de plastique circulent, se dégradent et interagissent avec la vie marine. Le « continent » est une image médiatique ; la pollution, elle, est bien réelle.

Firmin DANNON

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