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Femmes handicapées au Bénin : elles veulent choisir leur vie

Au Bénin, être une femme en situation de handicap signifie souvent devoir franchir plusieurs obstacles avant même de pouvoir faire entendre sa voix. Aux difficultés liées au handicap s’ajoutent celles liées au fait d’être une femme. Pourtant, derrière les préjugés et les vulnérabilités, une réalité apparaît de plus en plus clairement : ces femmes ne veulent pas être réduites à leur handicap. Elles veulent travailler, entreprendre, décider et participer pleinement à la vie de la société.

Cette revendication prend une résonance particulière en 2026. En février dernier, l’Organisation des Femmes Aveugles du Bénin (OFAB) et l’ONG Dédji ont publié une étude fondée sur les témoignages de 50 femmes. Réalisée entre septembre et novembre 2025, l’enquête donne surtout la parole aux premières concernées. Elle met en évidence les discriminations croisées, mais aussi leurs ambitions, leurs forces et leur volonté de prendre part aux décisions qui les concernent.

Quand le handicap s’ajoute aux discriminations liées au genre

Le problème ne se limite donc pas à l’existence d’une déficience physique, sensorielle ou intellectuelle. Pour certaines femmes, le handicap devient un facteur supplémentaire d’exclusion dans une société où les rôles sociaux restent fortement marqués par le genre.

L’étude menée par l’OFAB et Dédji relève justement des difficultés concernant la participation citoyenne, l’autonomisation économique, l’accès aux services essentiels et la lutte contre les violences basées sur le genre. Autrement dit, les obstacles se cumulent. Une femme peut être confrontée simultanément aux préjugés liés à son sexe et à ceux associés à son handicap. Cette situation impose de changer le regard porté sur le handicap. Pendant longtemps, la personne handicapée a souvent été présentée sous l’angle de la dépendance ou de l’assistance. Or, cette approche peut enfermer les femmes concernées dans une position de bénéficiaires, alors qu’elles peuvent également être actrices, entrepreneures, salariées, responsables associatives ou décideuses. C’est précisément ce changement de perspective que défend le récent rapport béninois. Les femmes interrogées ne demandent pas seulement une aide. Elles réclament surtout d’être écoutées, consultées et associées aux décisions publiques et sociales qui affectent leur quotidien.

L’autonomie économique, le véritable tournant

Derrière la question de l’inclusion se trouve un enjeu essentiel : l’autonomie économique. Sans accès à une formation adaptée, à un emploi ou à des ressources permettant de développer une activité, l’indépendance reste difficile à construire. Le constat est d’ailleurs reconnu par les acteurs engagés dans le domaine. Au Bénin, Humanité & Inclusion développe des actions de formation, de sensibilisation et de plaidoyer pour améliorer l’insertion professionnelle des personnes handicapées. L’organisation soutient également la création d’entreprises inclusives et les mécanismes d’accompagnement vers l’emploi.

Le défi consiste toutefois à aller au-delà de la simple création d’activités génératrices de revenus. Une véritable autonomie suppose un accès durable aux compétences, au financement, aux marchés et aux dispositifs d’accompagnement. Elle suppose aussi que les employeurs considèrent la compétence avant le handicap. Le projet « Emploi & Handicap », actuellement déployé notamment dans le sud du Bénin, cherche justement à améliorer l’accès des personnes handicapées à des emplois décents. La phase actuelle, financée par l’Agence française de développement, couvre notamment Cotonou, Abomey-Calavi et Ouidah. Elle vise aussi explicitement à améliorer l’accès des femmes handicapées à la formation et à l’emploi.

Une loi existe. Le défi reste son application

Sur le papier, le Bénin dispose d’un cadre juridique important. La loi n°2017-06 du 29 septembre 2017 porte spécifiquement sur la protection et la promotion des droits des personnes handicapées. Elle consacre notamment la dignité, l’autonomie, la non-discrimination, l’égalité des chances et l’égalité entre les hommes et les femmes. Cette loi prévoit également la Carte d’égalité des chances. Celle-ci doit permettre aux personnes handicapées d’accéder à différents droits et avantages dans des domaines tels que la santé, la réadaptation, l’éducation, la formation professionnelle, l’emploi, les transports, l’habitat et la participation à la vie publique. Le dispositif a connu une avancée concrète en décembre 2024 avec la remise officielle des premières cartes d’égalité des chances aux personnes handicapées. Le gouvernement présentait alors cette mesure comme un instrument destiné à renforcer l’accès aux droits et aux services.

Mais l’existence d’un texte ne suffit pas à transformer automatiquement les réalités quotidiennes. C’est d’ailleurs tout l’enjeu de l’application des textes. En juin 2023, le Conseil des ministres avait adopté plusieurs projets de décrets d’application de la loi de 2017, notamment sur les mesures spéciales de promotion de l’emploi et de l’entrepreneuriat des personnes handicapées.Le véritable indicateur de réussite reste donc concret : une femme handicapée peut-elle réellement accéder à une formation, se déplacer, obtenir un emploi, créer une activité, accéder aux soins et participer aux décisions publiques sans rencontrer des barrières supplémentaires ?

Des femmes qui ne veulent plus parler à leur place

L’un des enseignements majeurs du rapport publié en 2026 réside justement dans sa méthode. L’étude n’a pas seulement été réalisée sur les femmes handicapées. Elle a été conduite par des femmes handicapées pour des femmes handicapées.Les enquêteuses ont rencontré 50 personnes, dont 47 femmes handicapées et trois personnes ressources. Le travail s’est appuyé sur des discussions de groupe et des entretiens individuels approfondis. Des femmes présentant différents types de handicap ont également participé à l’étude.

Cette démarche change profondément le regard journalistique sur le sujet. Elle permet de ne plus raconter uniquement la femme handicapée comme une personne vulnérable. Elle permet de montrer également son expertise sur sa propre situation. C’est là que se trouve peut-être le véritable tournant. L’inclusion ne consiste pas uniquement à construire une rampe d’accès ou à distribuer une aide financière. Elle consiste aussi à faire une place à celles qui connaissent directement les obstacles rencontrés.

Les associations, des espaces de pouvoir et de solidarité

Dans cette bataille pour l’autonomie, les organisations de personnes handicapées jouent un rôle central. Elles offrent des espaces d’écoute, de formation, de plaidoyer et parfois d’accompagnement vers l’emploi. La Fédération des Associations des Personnes Handicapées du Bénin, par exemple, intervient dans le cadre du projet « Emploi et Handicap » à travers un dispositif d’écoute et d’orientation. Elle contribue notamment à évaluer la situation socio-économique des demandeurs d’emploi handicapés et à construire avec eux un projet professionnel pouvant conduire vers l’emploi salarié ou l’auto-emploi.Ces mécanismes sont importants parce qu’ils déplacent progressivement la logique de l’assistance vers celle de l’accompagnement. L’objectif n’est plus seulement de répondre à un besoin immédiat. Il s’agit aussi de permettre à la personne de construire progressivement son indépendance. Pour les femmes, cette évolution est particulièrement stratégique. L’autonomie économique peut renforcer leur capacité à prendre des décisions, à résister aux situations de dépendance et à participer davantage à la vie familiale, communautaire et politique.

L’inclusion doit maintenant devenir une réalité quotidienne

Le Bénin dispose donc de plusieurs leviers : une loi spécifique, une Carte d’égalité des chances, des programmes d’insertion professionnelle et un tissu associatif actif. Pourtant, le chemin reste encore long. La priorité consiste désormais à rapprocher les droits proclamés des réalités vécues. Cela passe par des formations réellement accessibles, des transports adaptés, des infrastructures accessibles, des services publics inclusifs et des mécanismes efficaces de lutte contre les discriminations et les violences.Cela passe surtout par une règle simple : ne plus décider systématiquement pour les femmes handicapées sans les associer aux décisions.Le message du récent rapport OFAB-Dédji est sans ambiguïté. Ces femmes veulent être entendues et participer aux décisions qui façonnent leur avenir.Au fond, l’enjeu n’est donc pas seulement de savoir comment aider les femmes handicapées. Il est de savoir comment leur permettre de choisir leur propre trajectoire.

Car l’inclusion véritable commence lorsque la femme handicapée n’est plus seulement considérée comme une personne à protéger, mais comme une citoyenne à part entière, capable de décider, de travailler, d’entreprendre et de contribuer au développement du Bénin.

Firmin DANNON

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