La suspension des manifestations publiques du culte Egungun dans le département de l’Atlantique continue de susciter des réactions. Pour Otoun mandjè ilénikouwa, dignitaire du culte Egungun à Tankpè, dans la commune d’Abomey-Calavi, cette mesure doit surtout servir à assainir un milieu confronté, selon lui, à des dérives de plus en plus visibles.
Invité de l’émission Actu Matin, présentée par Dr Thanguy Agoï, Otoun mandjè ilénikouwa, n’a pas caché son soutien à la décision du préfet de l’Atlantique. Pour lui, la suspension des manifestations publiques constitue une occasion de remettre de l’ordre dans un milieu dont l’image est régulièrement associée à des scènes de violence.
« Il y a beaucoup de faux dignitaires »
Selon le dignitaire, les difficultés actuelles seraient notamment liées à la présence de personnes qu’il qualifie de « faux adeptes » et de « faux dignitaires ». Il estime que certains individus, insuffisamment initiés aux fondements du culte Egungun, s’infiltrent dans les couvents et participent à des manifestations sans maîtriser les règles qui les encadrent.
Cette situation, poursuit-il, peut rapidement dégénérer. Des cérémonies censées être des moments de rassemblement et de transmission culturelle peuvent ainsi se terminer par des affrontements, des coups de chicotte ou encore l’intervention des forces de sécurité.
Pour Otoun mandjè ilénikouwa, le problème ne vient donc pas du culte lui-même, mais du comportement de personnes qui, selon lui, en détournent certaines pratiques.
La chicotte ne serait pas une règle du culte
L’un des passages les plus marquants de l’entretien concerne justement les violences observées à la fin de certaines manifestations Egungun. Contrairement à l’idée selon laquelle la chicotte ferait systématiquement partie du rituel, le dignitaire affirme que cette pratique n’est pas inscrite dans les fondements du culte.
Il explique que, dans les pratiques anciennes qu’il dit avoir connues à travers la tradition familiale, les Egungun pouvaient sortir, danser et participer à des moments de dialogue autour des questions concernant la famille. Les scènes de violence seraient, selon lui, apparues ou se seraient amplifiées avec le temps.
Une explication qui reste toutefois discutée puisque le journaliste rappelle avoir lui-même été témoin de séances de chicotte lors de manifestations Egungun depuis la fin des années 1990. Romuald Tossa maintient néanmoins que ces comportements ne constituent pas, à ses yeux, l’essence du culte.
Devenir Balley ne s’improvise pas
Autre point abordé : les conditions pour accéder aux responsabilités dans le milieu Egungun. Pour Otoun mandjè ilénikouwa, on ne devient pas Balley, Djè ou Babagbalè du jour au lendemain.
Il explique que l’accès à certaines responsabilités passe par des rites, des consultations de l’oracle et l’aval de la famille. Lorsqu’une personne souhaite intégrer le culte, elle ne peut pas simplement décider seule de s’initier. La famille doit être associée à la démarche et, dans certains cas, donner son accord.
Pour les jeunes sans parents, le processus serait encore plus encadré. Le candidat doit être suffisamment connu, côtoyé et présenté aux différentes autorités du couvent afin de vérifier son environnement et son sérieux avant toute initiation.
Cette organisation, selon le dignitaire, vise principalement à éviter que des personnes mal préparées ou animées de mauvaises intentions n’intègrent les couvents.
Un milieu qui veut retrouver son organisation
Otoun mandjè ilénikouwa rejette également l’idée selon laquelle chacun pourrait librement créer son couvent ou s’autoproclamer responsable. Il assure que le milieu Egungun dispose d’une organisation et d’un bureau national.
Avant l’organisation d’une manifestation publique, explique-t-il, des démarches administratives doivent également être effectuées auprès des autorités locales. Le nombre de jours prévu pour la manifestation doit notamment être précisé.
Le problème serait donc moins l’absence totale d’organisation que le non-respect des règles par certains acteurs. Une difficulté qui complique la régulation du secteur et nourrit les tensions autour des manifestations publiques.
La cartographie des couvents, un outil pour assainir le milieu
Le recensement et la cartographie des couvents Egungun actuellement évoqués apparaissent, dans son analyse, comme une étape importante. Le dignitaire y voit un moyen de permettre aux autorités compétentes de mieux connaître les acteurs et les lieux de pratique.
Cette meilleure connaissance du terrain pourrait également faciliter le contrôle des manifestations et limiter les dérives dénoncées. Mais Otoun mandjè ilénikouwa reconnaît que le processus prend du temps et appelle les responsables du milieu à travailler davantage dans la même direction.

Pour lui, certaines difficultés internes doivent d’abord être réglées afin de permettre au recensement d’aller réellement à son terme.
« Il faut forcément de l’ordre »
Même si la suspension des manifestations publiques devait durer, Romuald Tossa affirme être prêt à l’accepter. Sa priorité, dit-il, reste le retour à l’ordre.
Il justifie cette position par l’image du culte et, plus largement, celle du Bénin. Avec la visibilité croissante des pratiques vodoun et l’affluence de visiteurs étrangers, notamment lors des Vodun Days, il estime que les dérives observées dans certaines manifestations peuvent avoir des conséquences sur la perception de cette tradition.
Son message aux jeunes qui souhaitent découvrir ou intégrer le culte est donc clair : prendre leur mal en patience et attendre que le milieu soit mieux organisé avant de se lancer dans une initiation.
Au-delà de la suspension administrative, le débat posé par cet entretien dépasse ainsi la seule question des manifestations publiques. Il renvoie à un enjeu plus large : comment préserver les pratiques et les valeurs du culte Egungun tout en luttant contre les comportements qui, selon certains de ses propres acteurs, contribuent à en dégrader l’image ?
Firmin DANNON









