Journée mondiale des enseignants . Autrefois figure respectée du quartier et du village, l’enseignant béninois reste aujourd’hui indispensable à la formation des générations. Mais son statut social semble avoir changé. Entre explosion des effectifs scolaires, nouvelles exigences professionnelles, arrivée du numérique et transformation des rapports avec les parents et les élèves, le métier ne se résume plus à transmettre des connaissances. Il faut désormais gagner son autorité autrement.
Il y a quelques décennies, la présence d’un enseignant dans une communauté avait quelque chose de particulier.Dans un village, un quartier ou une petite ville, le maître faisait partie des personnes que l’on identifiait facilement. Il savait lire, écrire, compter. Il pouvait aider à rédiger une lettre, comprendre un document administratif ou accompagner une famille dans certaines démarches. Son savoir lui conférait une place qui dépassait largement les murs de l’école.
Cette époque n’est pas complètement révolue. Mais la société béninoise a profondément changé.Aujourd’hui, un adolescent peut avoir accès en quelques secondes à une quantité d’informations qu’un enseignant d’autrefois aurait dû chercher dans plusieurs ouvrages. Un smartphone peut donner accès à des cours, des dictionnaires, des vidéos et désormais à des outils d’intelligence artificielle.
Le savoir s’est démocratisé. Le statut du détenteur du savoir, lui aussi, a forcément été bousculé.
Une école devenue beaucoup plus grande
Pour comprendre cette évolution, il faut regarder les chiffres.Selon l’Annuaire statistique 2022 de l’Institut national de la statistique et de la démographie, l’enseignement secondaire général béninois comptait 881 584 élèves en 2021-2022, contre 878 519 l’année précédente. Dans le même temps, l’effectif des enseignants est passé de 20 988 à 23 984, soit une progression de 14,3 %. Ces données ne sont pas de simples statistiques.
Elles racontent le changement d’échelle de l’école béninoise.Le collège et le lycée ne sont plus réservés à une partie relativement réduite de la population. Des centaines de milliers de jeunes fréquentent désormais l’enseignement secondaire général. Le nombre d’enseignants augmente lui aussi pour répondre à cette massification.
Mais lorsque l’école grandit, la relation personnelle entre le maître, l’élève et la communauté peut naturellement changer.Le professeur de lycée de 2026 n’occupe plus nécessairement dans son quartier la même place sociale que le maître d’une petite communauté d’autrefois.Ce n’est pas forcément une perte de valeur. C’est aussi la conséquence d’une société devenue plus complexe.
Du maître que l’on écoutait au professionnel que l’on questionne
Autrefois, la parole du maître bénéficiait souvent d’une forte présomption d’autorité.Aujourd’hui, cette autorité est davantage discutée.Un parent peut questionner une méthode pédagogique. Un élève peut vérifier une information donnée en classe sur Internet. Une vidéo publiée à l’autre bout du monde peut contredire, à tort ou à raison, ce qui vient d’être expliqué.
Le professeur ne peut donc plus seulement dire : « Je sais, donc écoutez-moi. »
Il doit être capable de démontrer, d’expliquer, de convaincre et d’accompagner.Cette transformation est profonde.
Elle oblige l’enseignant à passer d’une autorité principalement liée à son statut à une autorité construite par la compétence, la maîtrise de la matière, la pédagogie, l’exemplarité et la relation avec l’apprenant. Cela demande davantage de travail, mais cela peut aussi donner au métier une dimension plus moderne.
Le secondaire, miroir d’une nouvelle réalité
Le secondaire montre particulièrement cette transformation.En 2025, 128 898 candidats se sont présentés au BEPC au Bénin, dont 64 209 filles. L’effectif a progressé de 3,1 % par rapport à 2024.
Derrière ces chiffres, il y a des milliers de classes, des milliers d’enseignants et surtout des familles qui attendent de l’école qu’elle prépare leurs enfants à un avenir devenu de plus en plus compétitif.Le professeur de français, de mathématiques, de sciences ou d’histoire ne doit donc plus seulement terminer son programme.
On attend de lui qu’il contribue à la réussite scolaire, à l’orientation, à la préparation aux examens et, plus largement, à la construction du futur citoyen.La société demande davantage à l’enseignant précisément au moment où elle semble parfois lui accorder moins d’autorité spontanée.C’est l’un des paradoxes du métier aujourd’hui.
Respecter l’enseignant, mais dans quelles conditions ?
Il serait facile de parler uniquement du comportement des élèves ou du regard des parents. Ce serait incomplet. Le statut d’un enseignant ne dépend pas seulement du respect qu’on lui témoigne. Il dépend également des conditions dans lesquelles il travaille.
Le document de programmation budgétaire du ministère des Enseignements secondaire, technique et de la Formation professionnelle identifie lui-même la disponibilité d’un personnel adéquat comme un enjeu pour la couverture des heures d’enseignement. Le même document fixe comme objectif d’améliorer progressivement cette couverture.
En 2023, le ministère indiquait par ailleurs que près de 30 000 Aspirants au Métier d’Enseignant avaient été déployés dans le primaire et le secondaire, dont 15 733 pour le MESTFP.Ces chiffres montrent une réalité essentielle : le système a besoin d’enseignants en nombre suffisant pour fonctionner.Mais le nombre ne suffit pas.Il faut aussi former, accompagner, évaluer et fidéliser ces professionnels.
Le gouvernement a d’ailleurs poursuivi les formations d’enseignants du secondaire. En 2022, plus de 1 739 enseignants ACDPE étaient ainsi entrés en formation initiale pour l’obtention de diplômes professionnels tels que le BAPES, le CAPES, le BAPET ou le CAPET. L’enjeu est donc double : avoir suffisamment d’enseignants et leur permettre de devenir de véritables professionnels de la transmission.
La vocation ne peut pas tout régler
On aime souvent présenter l’enseignant comme quelqu’un qui exerce par vocation.La formule est belle.
Mais elle peut devenir dangereuse lorsqu’elle sert à considérer que la passion doit compenser toutes les difficultés du métier.Un enseignant peut aimer profondément ses élèves et réclamer de meilleures conditions de travail.Il peut avoir la vocation et souhaiter être mieux formé. Il peut être attaché à son métier tout en demandant davantage de considération.
C’est précisément l’esprit de la Recommandation OIT-UNESCO de 1966 concernant la condition du personnel enseignant : le statut d’un enseignant ne se limite pas à la reconnaissance symbolique de sa fonction. Il comprend aussi les conditions de travail, la rémunération, la formation et les possibilités de développement professionnel.Autrement dit, demander du respect à la société tout en réfléchissant aux conditions d’exercice du métier n’est pas contradictoire. C’est la même question.
Le parent n’est plus seulement spectateur
Le changement concerne également les familles. Le parent d’aujourd’hui est davantage informé. Il veut connaître les résultats de son enfant. Il veut comprendre les méthodes utilisées. Il peut demander des comptes à l’établissement. Cette implication peut être positive. Un parent qui suit la scolarité de son enfant est un partenaire important de l’école. Le problème apparaît lorsque le dialogue disparaît.
Si chaque difficulté entre un élève et un professeur devient immédiatement un conflit entre le parent et l’enseignant, l’autorité pédagogique peut s’en trouver fragilisée. L’école a donc besoin d’un nouveau contrat de confiance : le parent accompagne, l’enseignant enseigne, l’élève apprend et l’administration garantit le cadre.Personne ne peut durablement remplacer l’autre.
Et maintenant, l’intelligence artificielle
Le smartphone avait déjà changé la relation au savoir.L’intelligence artificielle accélère encore cette transformation. Un élève peut aujourd’hui demander à une IA de résoudre un exercice, de corriger une dissertation, de traduire un texte ou de lui expliquer une notion.
Faut-il y voir la fin du professeur ?
Non.
Mais il serait tout aussi naïf de croire que rien ne change.L’enseignant doit désormais apprendre à travailler dans un environnement où l’élève peut produire une réponse sans forcément comprendre le raisonnement qui se trouve derrière.
Son rôle devient alors encore plus important : faire comprendre plutôt que simplement faire retenir. Il doit apprendre à l’élève à questionner une réponse, à vérifier une source, à raisonner et à produire une réflexion personnelle. La technologie peut donner une réponse.Le professeur doit apprendre à poser les bonnes questions.
Le respect ne se décrète pas
Alors, qui respecte encore le maître ? La question du titre appelle finalement une réponse moins simple qu’il n’y paraît.Oui, l’autorité traditionnelle de l’enseignant a reculé.Mais elle n’a pas disparu.Elle change de nature.
Le professeur qui maîtrise sa discipline, qui sait écouter ses élèves, qui reste juste dans son évaluation, qui se forme et qui respecte ceux qu’il encadre peut encore exercer une influence considérable.De la même manière, la société doit comprendre qu’on ne peut pas demander à l’école de résoudre toutes les difficultés sociales tout en fragilisant la place de ceux qui la font fonctionner.
L’enseignant reste un investissement pour la société
Le 5 octobre ne devrait donc pas être seulement une journée de messages de félicitations.C’est une occasion de poser une question beaucoup plus profonde : quelle société voulons-nous construire si nous ne savons pas quelle place donner à ceux qui forment ceux qui la construiront ?
Le médecin commence par être un élève.
L’ingénieur commence par être un élève.
Le journaliste commence par être un élève.
Le magistrat, l’entrepreneur, l’ouvrier, le sportif, le fonctionnaire et le chef d’entreprise ont tous, à un moment de leur parcours, été face à un enseignant.
Le maître n’est donc pas seulement celui qui donne une leçon aujourd’hui.Il prépare la société de demain.
Au Bénin, son statut a changé. Son environnement s’est transformé. Son autorité doit désormais se construire autrement.Mais son importance, elle, n’a pas diminué.Le respect de l’enseignant ne devrait pas être une nostalgie de l’école d’hier. Il devrait être une exigence de l’école d’aujourd’hui et un investissement pour celle de demain.
Firmin DANNON








