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Artisans béninois : pourquoi il faut désormais penser comme un vrai patron

Au Bénin, l’artisanat ne peut plus se limiter au savoir-faire technique. Pour développer durablement leurs activités, les artisans doivent aussi apprendre à gérer leurs revenus, maîtriser les outils numériques et sécuriser leurs opérations. C’est l’un des principaux enseignements d’une formation de deux jours organisée à Abomey-Calavi par l’ONG Monde d’Actions Durables.

Former un artisan à mieux travailler ne signifie plus seulement lui apprendre à perfectionner son métier. Aujourd’hui, un coiffeur, un couturier, un mécanicien ou encore un menuisier doit également savoir gérer son argent, attirer et fidéliser ses clients, utiliser un smartphone à des fins professionnelles et se protéger contre les nombreuses escroqueries qui circulent sur internet.

C’est autour de cette nouvelle vision de l’artisanat que s’est articulée la formation animée notamment par Dr Eusebe Capo, enseignant-chercheur à l’Université d’Abomey-Calavi et chargé de projet à l’ONG Monde d’Actions Durables. L’objectif est clair : aider les artisans à passer progressivement du statut de simples travailleurs indépendants à celui de véritables chefs d’entreprise.

Gérer l’argent avant de chercher à gagner davantage

L’un des problèmes majeurs identifiés concerne la gestion quotidienne des revenus. Beaucoup d’artisans travaillent au jour le jour et utilisent directement leurs recettes pour répondre aux besoins de la famille. Une pratique compréhensible face aux contraintes économiques, mais qui peut empêcher l’activité de progresser.

La formation a donc insisté sur une règle simple : séparer l’argent de l’entreprise de celui destiné aux dépenses personnelles.

Pour Dr Eusebe Capo, même lorsqu’un artisan réalise seulement quelques milliers de francs CFA de chiffre d’affaires par jour, une meilleure organisation peut changer considérablement sa situation. Noter les recettes, les dépenses, le coût des matières premières, les frais de transport ou encore les autres charges permet de savoir ce que l’activité rapporte réellement.

Cette discipline peut sembler élémentaire. Pourtant, elle constitue l’une des bases d’une entreprise viable. Sans traçabilité, l’artisan peut travailler pendant plusieurs années sans réellement savoir si son activité est rentable. À l’inverse, un simple cahier de comptes peut lui permettre d’identifier ses dépenses inutiles, de mieux fixer ses prix et surtout de préparer le développement de son atelier.

Du smartphone à l’outil de travail

Le téléphone portable constitue également un levier important. Pour les formateurs, le smartphone ne doit plus être considéré uniquement comme un moyen de communication ou de divertissement.

Un artisan peut s’en servir pour présenter ses réalisations, communiquer avec ses clients, promouvoir ses produits, accéder à certains services et suivre les opportunités disponibles en ligne.

Mais cette présence numérique comporte aussi des risques. Les participants ont notamment été sensibilisés aux dangers liés au partage des mots de passe, des codes secrets ou des codes reçus par SMS.

Autre menace : les liens frauduleux envoyés notamment par WhatsApp. Promesses de crédits, d’aides publiques, de gains faciles ou d’opportunités exceptionnelles : ces messages peuvent conduire les utilisateurs vers des pièges destinés à récupérer leurs données ou leur argent.

Le premier réflexe de sécurité reste donc la prudence. Un code secret ne se communique pas à un tiers et un lien inattendu ne doit jamais être ouvert sans vérification préalable.

Le faible niveau d’instruction ne doit pas être une condamnation

La numérisation progressive des services administratifs pose cependant une question importante : comment permettre aux artisans peu instruits de profiter eux aussi des nouvelles opportunités ?

Pour Dr Eusebe Capo, le niveau d’instruction peut représenter une difficulté, mais il ne doit pas devenir un facteur d’exclusion. Les artisans disposent souvent d’une solide expérience pratique et d’une connaissance fine de leur métier et de leur clientèle.

La solution peut notamment passer par les associations et les organisations professionnelles. En se regroupant, les artisans peuvent mutualiser certaines compétences, s’entraider dans les démarches administratives et accompagner ceux qui éprouvent des difficultés avec les outils numériques.

L’enjeu est d’autant plus important que de nombreuses démarches sont désormais accessibles en ligne. Il devient donc nécessaire de multiplier les actions d’accompagnement et de vulgarisation pour que la transformation numérique de l’administration ne laisse pas une partie des acteurs économiques sur le bord du chemin.

De l’artisan au chef d’entreprise

L’autre défi est celui de la formalisation. Pour accéder plus facilement au financement et développer leurs activités, les artisans doivent progressivement adopter des outils de gestion.

Cela peut commencer par quelque chose d’aussi simple qu’un cahier dans lequel sont enregistrées les recettes et les dépenses.

Ce document devient ensuite une véritable mémoire de l’entreprise. Il permet de connaître son activité, d’évaluer ses performances et de présenter des éléments concrets à une banque ou à une institution financière lorsqu’un financement est recherché.

C’est ici que se situe l’un des enjeux majeurs de la formation : faire comprendre à l’artisan qu’il n’est pas uniquement celui qui exerce un métier, mais aussi celui qui dirige une activité économique.

Il doit donc apprendre à fixer ses prix, suivre ses dépenses, gérer ses clients, organiser son personnel et préparer l’avenir.

Préparer aussi la retraite

Cette transformation est enfin liée à une autre réalité souvent négligée : la retraite.

Lorsque les revenus sont essentiellement quotidiens, il existe un risque de travailler pendant des décennies sans véritablement préparer l’après-activité. Une meilleure gestion financière doit donc permettre à l’artisan de penser non seulement aux besoins immédiats, mais aussi à l’avenir.

L’objectif n’est pas de demander à des personnes aux revenus parfois modestes de réaliser des économies impossibles. Il s’agit plutôt de créer progressivement des habitudes de gestion, de limiter certaines dépenses inutiles et de mieux orienter les ressources disponibles.

L’artisanat béninois dispose d’un important potentiel économique. Mais pour que ce potentiel se transforme en véritables entreprises solides, le savoir-faire doit désormais être accompagné par le savoir-gérer.

Firmin DANNON

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