De l’instituteur des premières années de l’Indépendance au professeur des collèges et lycées d’aujourd’hui, le métier d’enseignant n’est plus le même. Les effectifs ont augmenté, les programmes se sont complexifiés et les exigences professionnelles se sont renforcées. Pourtant, derrière cette évolution, une question demeure : le salaire a-t-il réellement suivi le rythme ?
Il suffit de regarder une ancienne fiche de paie pour mesurer le chemin parcouru. Mais il faut aussi regarder ce que permettait réellement ce salaire à l’époque. Car entre le montant inscrit sur une feuille et le niveau de vie d’une famille, il existe une différence essentielle : le pouvoir d’achat.
De 40 000 francs à plusieurs centaines de milliers : attention au piège des chiffres
À la veille de l’Indépendance, l’enseignant occupait une place particulière dans la société dahoméenne. Le maître n’était pas seulement celui qui apprenait à lire et à écrire. Il représentait le savoir, la discipline et, souvent, l’administration.
Une étude historique consacrée aux enseignants béninois rapporte qu’en 1957, un instituteur bachelier gagnait environ 40 000 francs CFA. À cette période, le kilogramme de riz était donné à environ 11 francs et une boîte de lait Nestlé à 35 francs.

Pris isolément, le chiffre de 40 000 francs paraît dérisoire aujourd’hui. Mais le comparer directement aux salaires actuels serait une erreur. La monnaie a changé de valeur, les prix ont évolué et les besoins des ménages ne sont plus les mêmes.Le véritable sujet n’est donc pas de savoir combien gagnait le maître en 1957, mais ce que son salaire lui permettait d’acheter.C’est là que la comparaison devient intéressante.
Hier, moins d’argent mais moins de dépenses ?
L’enseignant d’autrefois évoluait dans une société où les besoins de consommation étaient beaucoup moins nombreux. Les dépenses liées à la communication, au transport, à l’électricité, au logement moderne ou encore à la scolarisation de plusieurs enfants ne se posaient pas dans les mêmes termes.Aujourd’hui, même lorsque le salaire augmente, les charges familiales peuvent absorber une grande partie du revenu.
Le professeur doit payer son logement, se déplacer parfois sur de longues distances pour rejoindre son établissement, prendre en charge la scolarité de ses enfants, financer sa connexion Internet et supporter une multitude de dépenses qui étaient inconnues ou marginales à l’époque.Le salaire a donc progressé en francs, mais la société a également augmenté ses exigences.C’est pourquoi parler d’une simple « amélioration » du revenu serait trop facile.
2022 : une véritable rupture salariale
Le tournant récent se situe en décembre 2022.Le gouvernement béninois a alors engagé une importante revalorisation des salaires des agents de l’État. Dans l’enseignement, les effets ont été significatifs.
Pour les instituteurs adjoints, la hausse annoncée allait de 49 % en début de carrière à 33 % en fin de carrière. Pour les instituteurs, elle était comprise entre 34 % et 12 %.Dans le secondaire, les professeurs adjoints bénéficiaient d’une progression allant de 25 % à 11 %, tandis que les professeurs certifiés connaissaient une hausse comprise entre 22 % et 10 %, selon leur position dans la carrière.
Le cas de l’instituteur est particulièrement parlant. Le gouvernement indiquait qu’en début de carrière, son revenu passerait d’environ 112 381 FCFA à 150 479 FCFA, soit une hausse de 38 097 FCFA.Ce n’est donc pas une simple annonce symbolique. Il y a eu une augmentation concrète du revenu.Mais une hausse de salaire ne règle pas automatiquement la question du niveau de vie.
Si le salaire augmente de 34 % mais que le coût du logement, du transport et de l’alimentation progresse fortement, le ménage ne ressent pas nécessairement une amélioration équivalente de son quotidien.C’est toute la difficulté du débat.

Les AME, autre visage de la rémunération
La question devient encore plus sensible lorsqu’on regarde les Aspirants au métier d’enseignant, les AME.En 2022, leur rémunération est passée de neuf à onze mois. Deux ans plus tard, le gouvernement a décidé d’aller plus loin en étendant leur prise en charge à douze mois.
À cela se sont ajoutés une prime d’engagement de 20 000 FCFA par mois, une assurance-maladie, un congé de maternité pour les femmes concernées et la gratuité des frais de scolarité pour leurs enfants. Plus de 30 000 AME étaient alors déployés dans les écoles primaires et secondaires publiques.Cette décision change considérablement la situation.
Pourquoi ? Parce qu’un enseignant ne peut pas construire durablement sa vie professionnelle lorsqu’il ignore ce qu’il percevra pendant plusieurs mois de l’année.La rémunération, ce n’est donc pas seulement le montant mensuel. C’est aussi la sécurité du revenu.
Sur ce terrain, le passage de neuf à douze mois représente davantage qu’une augmentation : il apporte une forme de stabilité à des milliers d’enseignants.
Mais le Bénin est-il bien payé par rapport à ses voisins ?
C’est ici que le regard doit dépasser les frontières nationales.Le dernier rapport mondial de l’UNESCO consacré aux enseignants compare les rémunérations en dollars en parité de pouvoir d’achat (PPA). Cet outil permet de tenir compte des différences de prix entre les pays.
Selon les données disponibles, le salaire mensuel moyen des enseignants est estimé à environ 1 412 dollars PPA au Sénégal, 1 152 dollars au Togo, 619 dollars au Cameroun, 513 dollars en Guinée et 358 dollars au Burkina Faso. L’Afrique du Sud atteint environ 4 185 dollars PPA dans cette comparaison.
Mais attention : ces chiffres ne correspondent pas tous à la même année. Le Sénégal est donné pour 2023, le Togo pour 2017, le Cameroun pour 2023 et le Burkina Faso pour 2015.
Il serait donc journalistiquement incorrect d’en faire un classement actuel des pays africains.Ce que ces données permettent en revanche de comprendre, c’est l’énorme diversité des situations salariales sur le continent.
Le Bénin n’est pas nécessairement mal placé sur tous les indicateurs
Une autre donnée du même rapport mérite d’être soulignée.L’UNESCO indique que, dans le primaire, les enseignants du Bénin, du Togo et de l’Afrique du Sud gagnent en moyenne environ 50 % de plus que les professionnels exerçant des métiers nécessitant un niveau de qualification comparable.
Cette donnée nuance fortement l’idée selon laquelle l’enseignant béninois serait automatiquement « mal payé ».Le problème peut être ailleurs.
Un salaire peut être relativement compétitif par rapport à d’autres professions tout en restant insuffisant pour répondre aux attentes d’un ménage.C’est toute la différence entre compétitivité professionnelle et pouvoir d’achat.
Le vrai combat : rendre le métier durablement attractif
L’argent reste évidemment central. Mais l’enseignant ne travaille pas uniquement pour son salaire.
Il recherche aussi une carrière stable, une progression professionnelle, des possibilités de formation, de bonnes conditions de travail et une reconnaissance de ses compétences.
Le rapport mondial de l’UNESCO insiste justement sur cette dimension. Dans plusieurs pays africains, les écarts entre enseignants fonctionnaires et contractuels restent considérables. Au Sénégal, par exemple, les enseignants contractuels percevaient, selon les données citées par l’UNESCO, environ 40 % du salaire de leurs homologues fonctionnaires. Au Cameroun, les contractuels percevaient environ 81 % de celui des fonctionnaires.
Cette situation montre une chose : deux personnes peuvent faire presque le même travail dans la même salle de classe et pourtant ne pas bénéficier de la même sécurité professionnelle.La question du salaire rejoint donc directement celle du statut.
Soixante ans plus tard, le maître a changé
L’enseignant béninois de 2026 n’est plus celui de 1960. Son environnement professionnel est plus complexe. Ses classes peuvent être plus nombreuses. Ses élèves ont accès à Internet, aux réseaux sociaux et à une quantité d’informations qui échappait totalement aux générations précédentes.Le professeur n’est plus le détenteur exclusif du savoir.Son rôle a donc changé.
Hier, l’autorité venait largement du statut. Aujourd’hui, elle doit aussi venir de la compétence, de la pédagogie et de la capacité à accompagner des élèves dans un monde en mutation.Cette transformation devrait logiquement s’accompagner d’une réflexion permanente sur la rémunération.
Car plus les exigences augmentent, plus la société doit se demander si les conditions offertes à ceux qui portent l’école sont à la hauteur de leurs responsabilités.
Alors, mieux payé qu’hier ?
La réponse est oui si l’on parle du montant nominal du salaire.Elle devient beaucoup plus nuancée lorsqu’on parle du pouvoir d’achat.Et elle devient encore plus complexe lorsqu’on parle de statut social et d’attractivité du métier.
Le Bénin a fait un pas important avec les revalorisations de 2022 et l’amélioration des conditions des AME en 2024. Mais ces mesures ne constituent pas nécessairement le point final.
Car le véritable indicateur du succès d’une politique salariale ne se trouve pas uniquement dans une fiche de paie.
Il se mesure aussi au nombre de jeunes diplômés qui souhaitent devenir enseignants, à ceux qui restent dans la profession après quelques années et à la capacité du métier à offrir une vie professionnelle stable et digne.
Le salaire ne suffit plus : il faut donner envie de rester
Au lendemain des indépendances, l’enseignant était considéré comme un symbole de réussite et de savoir. Aujourd’hui, il doit composer avec une société plus chère, plus exigeante et beaucoup plus concurrentielle.Le défi du Bénin n’est donc plus seulement de payer davantage ses enseignants.
Il est de construire un système dans lequel le salaire, le statut, la carrière, la formation et les conditions de travail se renforcent mutuellement.Car une école de qualité ne repose pas uniquement sur les programmes, les bâtiments ou les équipements.
Elle repose d’abord sur des femmes et des hommes capables d’enseigner, de transmettre et de rester suffisamment longtemps dans le métier pour devenir, à leur tour, les références de la génération suivante.
Soixante ans après l’Indépendance, la question n’est finalement pas seulement de savoir combien gagne le maître. Elle est de savoir combien la société est prête à investir pour que le maître puisse encore croire en son métier.
Firmin DANNON









