La journée « ville morte » appelée le lundi 12 octobre 2026 par des organisations de la société civile a perturbé les activités à Bangui et dans plusieurs villes centrafricaines. À l’origine de la mobilisation : l’augmentation des prix du carburant décidée par le gouvernement le 1er octobre. Entre colère face au coût de la vie, inquiétudes des professionnels et désaccords sur les moyens de protestation, la contestation révèle les difficultés économiques auxquelles la population est confrontée.
Bangui a vécu une journée inhabituelle ce lundi 12 octobre. Dans plusieurs secteurs, les activités économiques ont tourné au ralenti après l’appel à une opération « ville morte » lancé par un consortium d’organisations de la société civile, notamment la plateforme I Gwé et l’Organisation générale de défense des consommateurs (OGDC). Leur objectif : obtenir l’annulation de la hausse des prix des produits pétroliers annoncée le 1er octobre par les autorités centrafricaines.
Sur le terrain, les effets de la mobilisation ont varié selon les secteurs. Plusieurs établissements scolaires publics et privés ont gardé leurs portes fermées. Dans les grands marchés de la capitale, les commerçants ont poursuivi leurs activités, mais avec une fréquentation moins importante. De nombreux restaurants et débits de boissons sont également restés fermés. À l’inverse, les fonctionnaires et agents de l’État ont rejoint leurs postes, tandis que certains conducteurs de moto-taxis ont continué à circuler dans les quartiers populaires.
Ce tableau contrasté montre que la mobilisation a eu des répercussions réelles, sans pour autant entraîner un arrêt uniforme des activités. Il souligne aussi la difficulté de mesurer l’adhésion à une journée de protestation dans une ville où de nombreux habitants dépendent de leurs revenus quotidiens pour subvenir à leurs besoins.
Le carburant plus cher, le quotidien sous pression
Depuis le 1er octobre, les automobilistes et les professionnels du transport doivent composer avec une nouvelle grille tarifaire. Le litre d’essence est passé de 1 050 à 1 150 francs CFA, tandis que celui du gasoil est passé de 1 250 à 1 400 francs CFA. Cette hausse, qui intervient après plusieurs augmentations ces dernières années, alourdit les dépenses des ménages et les charges des activités économiques.
Pour les transporteurs, la difficulté est immédiate : acheter du carburant coûte davantage, mais augmenter les tarifs des courses peut faire fuir les clients. À la gare routière du PK12, à Bangui, un conducteur interrogé par RFI explique avoir relevé ses prix pour éviter de travailler à perte. Il reconnaît toutefois que cette décision lui fait perdre une partie de sa clientèle.
Le même mécanisme touche les commerçants. Lorsque le transport des marchandises devient plus coûteux, les vendeurs peuvent être contraints de revoir leurs prix pour préserver leurs marges. La hausse du carburant risque ainsi de se diffuser dans plusieurs secteurs, des déplacements urbains à l’approvisionnement des marchés. Pour les familles aux revenus modestes, cette accumulation de dépenses peut réduire davantage le budget consacré à l’alimentation et aux autres besoins essentiels.
Joséphine, une cliente rencontrée au marché de Petevo, dans le sud de Bangui, résume cette inquiétude : « Le coût du transport et les prix au marché sont devenus invivables. » Son témoignage illustre le sentiment de nombreux consommateurs confrontés à une hausse des dépenses sans augmentation équivalente de leurs revenus.
Les moto-taxis divisés sur la stratégie à adopter
Au cœur de cette contestation, les conducteurs de moto-taxis occupent une place particulière. Ils assurent une part importante des déplacements urbains et ressentent directement les variations du prix du carburant. Pourtant, leur organisation syndicale ne soutient pas l’appel à la cessation des activités.
Son président, Marcel Nzapayembi, indique que le syndicat représente environ 50 000 conducteurs en République centrafricaine. Tout en reconnaissant les difficultés provoquées par la hausse, il invite ses membres à continuer de travailler. « Si nous cessons de travailler, avec quelles économies allons-nous vivre ? Avec quel argent allons-nous prendre en charge nos familles ? », interroge-t-il.
Cette position met en évidence un dilemme économique. Participer à la journée « ville morte » permet de contribuer à une mobilisation collective, mais signifie aussi renoncer à une journée de recettes. Pour les travailleurs qui vivent principalement de leurs revenus journaliers, cette perte peut être difficile à supporter, même lorsque leurs charges augmentent.
À l’inverse, poursuivre les activités permet de maintenir un revenu immédiat, sans résoudre le problème du coût du carburant. Le désaccord ne porte donc pas nécessairement sur l’existence des difficultés, mais sur la méthode à privilégier pour obtenir une réponse des autorités. Là où les organisations mobilisatrices misent sur la pression économique, le syndicat des moto-taxis préfère le dialogue.
Société civile et gouvernement campent sur leurs positions
Du côté des organisateurs, la mobilisation a été présentée comme un signal adressé aux autorités. Quentin Ngando, coordonnateur de la plateforme I Gwé, s’est félicité de la participation observée dans plusieurs secteurs. Selon lui, les perturbations des transports, les fermetures d’écoles et le ralentissement des commerces témoignent d’une adhésion importante à l’opération.
Cette appréciation est toutefois contestée par certains opposants à la mobilisation. Euloge Doctrouvé Koï a qualifié l’opération d’échec, estimant que la hausse du carburant s’inscrit dans un contexte international plus large et que la suspension des activités risque d’aggraver les difficultés de la population. Ces appréciations contradictoires montrent que l’ampleur de la participation reste un sujet de débat.
Le gouvernement, pour sa part, appelle les habitants à poursuivre normalement leurs activités et maintient, à ce stade, la nouvelle grille tarifaire. Les autorités justifient cette décision par les tensions sur le marché pétrolier mondial et les difficultés de trésorerie de l’État. La ministre de l’Énergie, Edwige Opportune Pouninguinza, a notamment évoqué les perturbations qui affectent les pays dépendant des approvisionnements en pétrole du Moyen-Orient.
La République centrafricaine doit en outre faire face à une contrainte structurelle : pays enclavé et non producteur de pétrole, elle dépend notamment des importations acheminées par le port camerounais de Douala. Les difficultés logistiques et sécuritaires peuvent compliquer l’approvisionnement et contribuer aux tensions sur le marché intérieur. Ces facteurs éclairent les arguments avancés par les autorités, sans effacer les conséquences immédiates de la hausse pour les ménages.

Une contestation qui pourrait se poursuivre
Les organisateurs de la journée « ville morte » préviennent qu’ils pourraient lancer de nouvelles actions si leurs revendications restent sans réponse. Le gouvernement, de son côté, privilégie le dialogue sans annoncer de recul sur les prix. Cette situation laisse ouverte la question des prochaines étapes de la contestation.
Au-delà de la journée du 12 octobre, l’enjeu est économique et social. Les prix du carburant influencent directement le transport des personnes et des marchandises, mais aussi le coût de nombreuses activités. Une hausse durable peut donc peser sur le pouvoir d’achat, fragiliser les petits commerçants et compliquer le quotidien des travailleurs qui disposent de peu de marges financières.
Pour les autorités, le défi consiste à concilier les contraintes budgétaires et d’approvisionnement avec les effets de la hausse sur la population. Pour les organisations de la société civile, il s’agit de faire entendre les revendications sans ignorer les conséquences économiques d’un arrêt des activités. Quant aux professionnels du transport, ils doivent arbitrer entre la nécessité de gagner leur vie et l’augmentation de leurs charges.
La journée « ville morte » aura ainsi mis en lumière des intérêts parfois divergents, mais une préoccupation commune : le poids grandissant des dépenses quotidiennes. Reste à savoir si le dialogue permettra de rapprocher les positions ou si l’absence de réponse aux revendications conduira à de nouvelles mobilisations en Centrafrique.
Firmin DANNON









