À l’occasion de la Journée mondiale des enseignants, célébrée chaque 5 octobre, Inf’au Zénith replonge dans les souvenirs de l’école béninoise des premières années de l’indépendance. À Ouidah, l’ancien enseignant Albert Codjivi raconte une époque où le maître incarnait bien plus qu’un métier. Face à une école aujourd’hui transformée par le numérique, les nouvelles méthodes pédagogiques et l’évolution de la société, une question demeure : qu’avons-nous conservé de l’école d’hier ?
Il y a l’école que l’on connaît aujourd’hui. Celle des salles de classe parfois bondées, des manuels, des smartphones, d’Internet, des plateformes numériques et, désormais, de l’intelligence artificielle.
Et puis il y a une autre école. Celle des anciennes générations. Une école où le tableau noir, la craie, le cahier et le livre constituaient presque tout l’univers de l’élève. Une école où le maître occupait une place particulière dans la communauté.Entre ces deux époques, plus d’un demi-siècle s’est écoulé. Le métier d’enseignant a changé. L’élève aussi. La société, davantage encore.
Mais certaines valeurs semblent avoir traversé les générations.
Quand le maître était une autorité
Dans les premières années de l’indépendance, le Bénin devait construire et élargir son système éducatif. L’école était alors perçue comme l’un des principaux instruments de formation des nouvelles générations et de préparation des cadres du jeune État.Dans cet environnement, l’enseignant bénéficiait d’une autorité qui dépassait souvent les murs de la classe.
À Ouidah, Albert Codjivi, ancien enseignant, garde le souvenir de cette époque.Pour lui, le maître n’était pas simplement celui qui venait dispenser un cours. Il représentait le savoir, la discipline et, dans une certaine mesure, la réussite.
Question : À votre époque, quelle était la place de l’enseignant dans la société ?
Albert Codjivi : « L’enseignant était beaucoup respecté. Quand un maître entrait dans une salle de classe, les élèves savaient qu’il fallait l’écouter. Les parents aussi lui accordaient beaucoup de considération. On estimait que celui qui enseignait avait une responsabilité importante dans l’avenir des enfants. »
Cette autorité avait toutefois un revers : elle reposait sur un rapport très vertical. Le maître parlait, l’élève écoutait. Le maître expliquait, l’élève apprenait. La discipline occupait une place centrale.
Cette école n’était pas parfaite. Elle avait ses méthodes, ses limites et ses contraintes. Mais elle avait une caractéristique forte : le métier d’enseignant bénéficiait d’une reconnaissance sociale importante.
Une école avec moins d’outils, mais pas moins d’exigence
Il serait pourtant trompeur d’idéaliser cette époque.L’enseignant d’autrefois disposait de beaucoup moins de moyens technologiques. Pas d’Internet pour préparer rapidement un cours. Pas de moteur de recherche. Pas de vidéo pédagogique disponible en quelques secondes. Encore moins d’intelligence artificielle.
Le maître devait donc davantage s’appuyer sur sa formation, ses livres, son expérience et sa capacité à expliquer.Cette contrainte pouvait aussi devenir une force.Il fallait connaître son sujet. Il fallait préparer son cours. Il fallait savoir transmettre.
Question : Avec les moyens limités de l’époque, comment prépariez-vous vos enseignements ?
Albert Codjivi : « Nous préparions beaucoup nos cours. Il fallait lire, chercher dans les livres et surtout bien maîtriser ce qu’on allait expliquer. On ne pouvait pas demander à une machine de faire le travail à notre place. Le maître devait être prêt devant ses élèves. »
La différence est importante.Aujourd’hui, l’accès à l’information est devenu presque instantané. Mais avoir accès à l’information ne signifie pas nécessairement maîtriser le savoir.C’est justement là que le rôle de l’enseignant reste essentiel.De la craie au smartphone : le métier s’est déplacé
L’école béninoise de 2026 n’est plus celle des années 1960 ou 1970.
Le pays compte désormais des dizaines de milliers d’enseignants et plus de deux millions d’apprenants dans le maternel et le primaire. Les données officielles du ministère des Enseignements maternel et primaire recensent, pour 2025-2026, 63 314 enseignants et 2 295 038 apprenants dans ce sous-secteur.
Les dimensions du système ont donc changé.Mais le changement ne concerne pas seulement les chiffres.
L’élève d’aujourd’hui peut consulter une encyclopédie depuis son téléphone. Il peut regarder une démonstration scientifique en vidéo. Il peut interroger une intelligence artificielle. Il peut accéder en quelques secondes à des contenus auxquels un élève des années 1960 n’aurait jamais pu accéder aussi facilement.
L’enseignant n’est donc plus l’unique détenteur de l’information.Il doit désormais apprendre à orienter, vérifier, expliquer et donner du sens.C’est un changement profond de métier.
Question : Pensez-vous que les nouvelles technologies ont diminué l’autorité de l’enseignant ?
Albert Codjivi : « Les technologies ne sont pas forcément un problème. Elles peuvent aider l’enseignant. Mais l’outil ne doit pas remplacer le maître. L’enfant a toujours besoin de quelqu’un pour lui expliquer, le corriger, l’encourager et lui montrer ce qui est bon ou mauvais. »
Une réponse qui renvoie à une réalité actuelle : le défi n’est plus seulement de transmettre une information. Il consiste aussi à apprendre à l’élève à trier l’information.
Les enseignants d’autrefois étaient-ils meilleurs ?
C’est probablement la question que beaucoup se posent.La réponse mérite de la nuance.Les enseignants d’hier travaillaient dans une école différente. Ceux d’aujourd’hui exercent dans un environnement différent. Comparer les deux sans tenir compte du contexte serait injuste.L’enseignant d’autrefois devait faire beaucoup avec peu de moyens.Celui d’aujourd’hui doit faire face à une multiplication des attentes.
Il doit enseigner, évaluer, accompagner, communiquer avec les parents, utiliser de nouveaux outils et s’adapter aux évolutions pédagogiques.
L’UNESCO souligne d’ailleurs, à l’occasion de la Journée mondiale des enseignants 2026, que le statut des enseignants doit être examiné à la fois sous ses dimensions symbolique, professionnelle et matérielle. L’organisation rappelle notamment que les conditions de travail des enseignants influencent directement les conditions d’apprentissage des élèves.Autrement dit, il ne suffit pas de demander davantage aux enseignants. Il faut aussi créer les conditions qui leur permettent de mieux exercer leur métier.
Ce que l’école d’hier peut transmettre à celle d’aujourd’hui
Pour Albert Codjivi, certaines valeurs de son époque restent indispensables.
Question : Que devraient retenir les jeunes enseignants de votre génération ?
Albert Codjivi : « D’abord l’amour du métier. Il faut respecter les élèves, mais aussi être exigeant avec eux. L’enseignant doit être un exemple. S’il demande à l’enfant d’être sérieux, ponctuel et honnête, il doit lui-même montrer ces qualités. » Le propos touche au cœur du problème.L’autorité d’un enseignant ne se construit pas uniquement par la sanction. Elle se construit aussi par l’exemple.
Un enseignant ponctuel enseigne la ponctualité.Un enseignant sérieux enseigne la rigueur.Un enseignant respectueux apprend le respect.C’est peut-être l’une des leçons les plus importantes de l’école d’hier.
Mais l’école d’hier peut aussi apprendre des enseignants d’aujourd’hui
La transmission ne doit cependant pas aller dans un seul sens.Les anciennes générations ont des expériences à transmettre. Les nouvelles générations ont également des pratiques dont les anciens peuvent s’inspirer.
Question : Et que peuvent apprendre les enseignants de votre génération à ceux d’aujourd’hui ?
Albert Codjivi : « Les jeunes sont plus proches des nouvelles technologies. Ils ont aussi accès à beaucoup plus de ressources. Il faut les encourager à utiliser ces possibilités pour améliorer leur enseignement. Nous avions notre manière de travailler. Eux ont la leur. L’essentiel est que l’enfant apprenne. »
Cette réponse ouvre une autre lecture.L’objectif ne devrait donc pas être de choisir entre l’école d’hier et celle d’aujourd’hui.
Il faudrait plutôt faire dialoguer les deux. À l’ancienne école, conserver le goût de l’effort, la rigueur, la discipline, le respect et la responsabilité.À l’école actuelle, intégrer les technologies, l’ouverture sur le monde, les nouvelles méthodes pédagogiques et une meilleure prise en compte des besoins de l’apprenant.
La craie a changé, la mission reste
Soixante ans après l’adoption de la Recommandation OIT-UNESCO de 1966 sur la condition du personnel enseignant, le monde célèbre toujours les enseignants le 5 octobre. En 2026, cette journée marque précisément les 60 ans de ce texte international, qui fixe notamment des références sur les droits et responsabilités des enseignants, leur formation, leur recrutement et leurs conditions de travail.
Le contexte a changé. Les défis aussi.Mais une chose demeure : aucune technologie ne peut totalement remplacer la relation humaine qui se crée entre un enseignant et son élève.
À Ouidah, le témoignage d’Albert Codjivi rappelle ainsi que l’école ne se résume pas à un programme ou à une salle de classe.Elle est aussi une affaire de valeurs.
Hier, le maître avait une craie dans la main. Aujourd’hui, son élève peut avoir un smartphone.Mais entre les deux, il y a toujours quelqu’un qui doit apprendre à l’enfant à comprendre le monde.Et c’est peut-être là que réside la véritable continuité entre l’enseignant d’hier et celui d’aujourd’hui.
Firmin DANNON








