L’Afrique du Sud a remis à la Namibie les dépouilles de plus de 80 personnes mortes pendant la période coloniale et sous l’apartheid. Parmi elles, deux anciens prisonniers de Robben Island. Au-delà du rapatriement des corps, ce geste ravive la mémoire de la lutte pour l’indépendance et pose la question de la réparation des violences du passé.
Au Cap, mercredi 19 août 2026, l’histoire a pris une dimension particulièrement solennelle. L’Afrique du Sud a officiellement restitué à la Namibie les dépouilles de plus de 80 personnes décédées durant la période coloniale ou sous le régime d’apartheid. Ces restes doivent désormais retrouver la terre namibienne, dans un geste qui dépasse largement le cadre d’une simple opération de rapatriement.
Car derrière chaque dépouille se trouve une histoire de domination, de résistance et parfois de violence. Pour la Namibie, le retour de ces morts signifie aussi le retour d’une partie de son histoire. Une histoire longtemps marquée par la colonisation allemande, puis par l’administration sud-africaine sous l’apartheid, avant l’accession du pays à l’indépendance en 1990.
Des combattants de l’indépendance enfin de retour
Parmi les personnes dont les restes ont été restitués figurent Festus Nehale et Simon Niilenge, deux militants namibiens qui avaient été emprisonnés sur l’île de Robben Island, célèbre prison politique sud-africaine où furent détenus de nombreux opposants à l’apartheid.
Festus Nehale est mort en 1971, tandis que Simon Niilenge est décédé en 1974. Tous deux avaient été enterrés au Cap, loin de leur pays et de leurs proches. Leur retour en Namibie prend donc une valeur particulière : ils ne reviennent pas seulement comme des dépouilles, mais comme des acteurs d’une lutte nationale.
Cette distinction est essentielle. Pendant des décennies, les combattants africains morts loin de chez eux ont parfois disparu derrière les chiffres, les archives et les récits officiels. Leur rapatriement permet au contraire de remettre des noms, des visages et des trajectoires humaines au cœur de la mémoire nationale.
Des restes humains qui racontent aussi une histoire coloniale

Le dossier ne concerne pas uniquement les anciens militants. Une partie des restes restitués provenait également des collections du musée Iziko, au Cap.Ces restes humains avaient été collectés pendant la période coloniale, dans un contexte où certains chercheurs européens utilisaient les ossements humains pour alimenter des théories prétendant démontrer l’existence d’une hiérarchie entre les races.
Aujourd’hui, ces pratiques sont largement considérées comme une expression de la pseudo-science raciale et comme l’un des instruments intellectuels ayant accompagné la domination coloniale. Leur restitution pose donc une question fondamentale : à qui appartient le corps d’un ancêtre ? Pour les familles et les communautés concernées, la réponse ne peut pas être uniquement scientifique ou muséale. Les restes humains portent une dimension familiale, culturelle, spirituelle et historique. Les conserver loin de leur communauté d’origine revient parfois à prolonger, sous une autre forme, une dépossession commencée à l’époque coloniale.
Une restitution qui arrive à un moment symbolique
Le calendrier donne une portée supplémentaire à cette opération. La Namibie s’apprête à célébrer, le 26 août, le Jour des Héros, une journée consacrée à la mémoire de ceux qui ont participé à la lutte pour l’indépendance.Cette année, la commémoration revêt une importance particulière puisque 2026 marque les 60 ans du début de la lutte armée namibienne, lancée le 26 août 1966 à Omugulugwombashe.
Le retour des dépouilles intervient donc quelques jours seulement avant cette célébration nationale. Le hasard du calendrier semble presque donner un sens supplémentaire à la cérémonie : des hommes qui avaient combattu pour la liberté de leur pays peuvent enfin être honorés sur leur propre terre. Pour Windhoek, l’enjeu est ainsi autant mémoriel que politique. Une nation ne construit pas seulement son identité à travers ses institutions ou ses frontières. Elle la construit aussi à travers la manière dont elle se souvient de ceux qui ont payé le prix de sa liberté.
Pretoria veut inscrire la restitution dans la justice réparatrice
Pour l’Afrique du Sud, cette restitution s’inscrit dans une démarche plus large de justice réparatrice. Le pays cherche désormais à mettre en place un cadre plus structuré pour le rapatriement des restes humains et la restitution d’éléments du patrimoine conservés dans des institutions publiques ou muséales. En mars 2026, Pretoria avait déjà procédé à l’exhumation et à la réinhumation de 63 restes khoïsan, illustrant cette volonté de donner une dimension institutionnelle aux processus de réparation.
Cette politique traduit une évolution importante. La justice réparatrice ne consiste pas uniquement à reconnaître les injustices du passé. Elle suppose également de prendre des mesures concrètes pour en réparer certaines conséquences. Le retour des dépouilles constitue précisément l’un de ces gestes. Il ne peut évidemment pas effacer les violences subies. Il peut cependant permettre aux familles de récupérer leurs morts, d’accomplir les rites funéraires et de réinscrire ces personnes dans la mémoire de leur communauté.
Windhoek et Pretoria face à une histoire commune
Cette restitution intervient également dans un contexte de relations étroites entre la Namibie et l’Afrique du Sud. Les deux pays partagent une histoire profondément liée aux luttes anticoloniales et anti-apartheid. La quatrième session de la Commission binationale Afrique du Sud-Namibie, tenue le 17 juillet 2026 à Pretoria en présence des deux chefs d’État, a notamment illustré la volonté des deux pays de renforcer leur coopération.
Le dossier mémoriel trouve naturellement sa place dans cette relation. Les frontières actuelles ne peuvent effacer une histoire commune faite de déplacements forcés, de répression, d’emprisonnements et de combats pour la libération. Le retour des dépouilles montre ainsi que les relations entre États ne se limitent pas aux échanges commerciaux ou aux accords politiques. Elles peuvent aussi porter sur la mémoire, la dignité et la reconnaissance des blessures historiques.
Pour les familles, le deuil peut enfin retrouver sa terre
Derrière les considérations diplomatiques et politiques, il reste une réalité profondément humaine : des familles vont pouvoir récupérer les restes de leurs proches. Pendant des décennies, ces morts sont restés enterrés ou conservés loin de leur pays. Leur retour offre aux descendants la possibilité d’organiser une réinhumation conforme aux traditions et aux rites de leurs communautés.
Dans de nombreuses sociétés africaines, la relation avec les ancêtres occupe une place importante dans la transmission de la mémoire et de l’identité. Le lieu où repose un proche n’est donc pas une question secondaire. Il participe au lien entre les générations. C’est pourquoi la restitution de ces dépouilles ne doit pas être réduite à une cérémonie officielle. Elle constitue aussi une forme de réparation intime : permettre aux vivants de retrouver leurs morts et aux morts de retrouver leur terre.
Un mouvement qui dépasse les frontières namibiennes
Le cas de la Namibie s’inscrit dans un mouvement plus vaste de revendication africaine pour la restitution des restes humains, des objets sacrés et des biens culturels conservés dans des musées et des institutions étrangères. Depuis plusieurs années, des pays africains demandent le retour de ces éléments de leur patrimoine. La question est devenue un enjeu majeur du débat sur la décolonisation des musées et sur la capacité des peuples à reprendre le contrôle de leur propre récit historique.
La Namibie a déjà obtenu plusieurs restitutions depuis l’Allemagne, notamment en 2011, 2014 et 2018. Ces démarches s’inscrivent dans un contexte particulièrement sensible, compte tenu des violences commises pendant la domination coloniale allemande. Le retour des dépouilles depuis l’Afrique du Sud ajoute donc une nouvelle dimension à ce processus. Il rappelle que la question de la restitution ne concerne pas seulement les anciennes puissances coloniales européennes. Elle concerne aussi les pays africains dont l’histoire a été directement liée aux régimes coloniaux et d’apartheid de la région.
Réparer le passé pour mieux construire l’avenir
La restitution de ces plus de 80 dépouilles ne changera pas le passé. Elle ne rendra pas aux familles les décennies perdues et ne pourra effacer les souffrances liées à la colonisation et à l’apartheid. Mais elle produit quelque chose d’essentiel : une reconnaissance.
Reconnaissance de l’existence de ces personnes. Reconnaissance de leur histoire. Reconnaissance des violences qui les ont éloignées de leur terre. Et surtout, reconnaissance du droit de leurs descendants à décider du lieu où leurs morts doivent reposer. À quelques jours du Jour des Héros et alors que la Namibie commémore les 60 ans du début de sa lutte armée, le symbole est puissant. Les anciens combattants ne sont plus seulement des noms inscrits dans les livres d’histoire. Certains retrouvent enfin leur terre.
Au fond, cette restitution raconte une chose simple : la décolonisation ne s’arrête pas lorsque les drapeaux changent. Elle se poursuit aussi lorsque les peuples récupèrent leur mémoire, leurs ancêtres et la possibilité de raconter eux-mêmes leur histoire.
Firmin DANNON









