À Cotonou et Abomey-Calavi, motos, smartphones et applications ont transformé les habitudes de déplacement et de consommation. Pour le journaliste et analyste Donatien Sowanou, la livraison à domicile et le transport à la demande sont devenus de véritables solutions de survie pour de nombreux jeunes, même si le secteur reste largement informel et précaire.
Il suffit désormais de parcourir les principales artères de Cotonou ou de Calavi pour mesurer l’ampleur du phénomène. Les livreurs sont devenus des acteurs visibles de l’économie urbaine. Restaurants, commerces, particuliers et entreprises s’appuient de plus en plus sur ces services pour transporter repas, marchandises et colis.
Invité de l’émission présentée par le journaliste Dr Thanguy AGOÏ, Donatien Sowanou ne doute pas de l’importance prise par cette nouvelle économie.
« La livraison, le transport à la demande sont devenus de véritables amortisseurs sociaux pour des milliers de jeunes diplômés ou non », affirme-t-il.
L’expression est forte. Elle montre que derrière le développement spectaculaire de ces services se cache une réalité sociale : pour une partie de la jeunesse urbaine, la livraison représente moins un choix de carrière qu’une réponse immédiate au manque d’emploi.
Une activité accessible, mais fragile
Pourquoi ce secteur attire-t-il autant ? La réponse tient notamment à la faiblesse des barrières à l’entrée. Contrairement à certains métiers qui nécessitent un diplôme, une longue formation ou un investissement important, la livraison peut commencer avec des moyens relativement limités.
« Ce secteur offre deux avantages immédiats : de la flexibilité et une barrière à l’entrée très faible. Il suffit souvent d’une moto ou d’un smartphone », explique Donatien Sowanou.
Cette accessibilité explique en partie le succès du secteur. Un jeune sans emploi peut rapidement commencer à générer des revenus. Mais cette facilité d’accès constitue également sa principale fragilité : lorsque beaucoup de travailleurs se retrouvent sur le même marché, la concurrence peut devenir très forte et faire pression sur les revenus.
Surtout, l’activité reste largement informelle. « La plupart de ces emplois restent encore informels et précarisés, sans protection sociale ni contrats stables », souligne l’analyste.
Autrement dit, la livraison absorbe une partie du chômage sans nécessairement offrir les garanties classiques d’un emploi formel. Elle constitue donc un filet de sécurité économique, mais pas encore une réponse structurelle au problème de l’emploi.
La vitesse, un risque pour les livreurs
Cette croissance rapide soulève aussi la question de la sécurité routière. La pression exercée par certains clients ou plateformes pour réduire les délais peut pousser les conducteurs à prendre des risques.
Donatien Sowanou évoque notamment « la course contre la montre pour livrer vite », qui peut conduire à « l’excès de vitesse, [au] non-respect du code de la route ou [à] l’usage du téléphone au volant ».
Le problème dépasse donc la seule situation des livreurs. Un comportement dangereux sur la route peut mettre en péril le conducteur, les passagers, les piétons et les autres usagers.
La professionnalisation du secteur passe ainsi nécessairement par une meilleure formation des conducteurs et par le respect strict des règles de circulation. La recherche de rapidité ne peut pas justifier la mise en danger des vies humaines.
Tarifs : quand la concurrence fragilise les revenus
Autre difficulté : la tarification. Dans un secteur où de nombreux acteurs cherchent à attirer les clients, la concurrence peut pousser certains opérateurs à proposer des prix très bas.
Pour Donatien Sowanou, une réflexion doit donc être menée sur l’encadrement des tarifs afin d’éviter une concurrence qui finirait par pénaliser les travailleurs.
« Il s’agit d’encadrer les prix pour éviter la concurrence déloyale qui tire les revenus des livreurs vers le bas », estime-t-il.
Cette question mérite une attention particulière. Si le prix d’une course devient trop faible, le livreur doit multiplier les trajets pour maintenir ses revenus. Cette situation peut à son tour augmenter la pression et encourager les comportements dangereux.
Tarification, sécurité et conditions de travail sont donc étroitement liées.
De l’informel vers de véritables entreprises
Pour sortir de cette précarité, l’une des pistes avancées est la professionnalisation des acteurs. Il ne s’agit plus seulement de multiplier les livreurs, mais de structurer véritablement le secteur.
Donatien Sowanou propose notamment « d’enregistrer les compagnies de livraison pour rassurer les clients de la traçabilité des colis ».
Une telle évolution permettrait d’améliorer la confiance entre les clients et les prestataires. Elle pourrait également faciliter l’identification des entreprises, la responsabilisation des opérateurs et, à terme, l’accès à certains mécanismes de protection sociale.
L’enjeu est donc de transformer progressivement une multitude d’activités individuelles en un véritable secteur économique organisé.
Restaurants et commerces gagnent aussi
La révolution de la livraison ne profite pas uniquement aux livreurs. Elle modifie également le fonctionnement des commerces et des restaurants.
« Pour les restaurants et les commerçants locaux, la livraison permet de multiplier les ventes sans agrandir l’espace physique », explique l’analyste.
C’est l’un des changements majeurs apportés par cette économie de proximité. Un restaurant peut désormais toucher des clients situés à plusieurs kilomètres sans ouvrir un nouveau point de vente. Un petit commerce peut également vendre au-delà de sa clientèle immédiate.
Pour le consommateur, le bénéfice est également évident dans des villes régulièrement confrontées aux embouteillages. À Cotonou comme à Calavi, éviter un déplacement peut représenter un gain de temps considérable.
« Pour les consommateurs citadins confrontés aux embouteillages de Calavi ou de Cotonou, c’est un gain de temps très précieux », relève Donatien Sowanou.
Une économie à structurer
Le boom de la livraison et du transport à la demande révèle finalement une double réalité. D’un côté, ces activités créent des opportunités et permettent à de nombreux jeunes de générer rapidement des revenus. De l’autre, elles mettent en lumière les limites du marché du travail urbain et la persistance de l’informalité.
Donatien Sowanou résume la nécessité d’une transformation en une formule simple : « Il faut passer de l’informel à une véritable entreprise. »
C’est probablement là que se trouve le véritable défi. La livraison ne doit pas seulement être considérée comme un refuge temporaire pour les jeunes sans emploi. Elle peut devenir une composante à part entière de l’économie urbaine, à condition d’être mieux organisée, sécurisée et professionnalisée.
À Cotonou et Calavi, le phénomène est déjà bien installé. La prochaine étape ne sera donc plus de savoir si la livraison est devenue un secteur économique important, mais de déterminer comment en faire une activité durable, mieux rémunérée et mieux protégée pour ceux qui la font vivre.
Firmin DANNON









