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Agriculture au Bénin : Houngbo appelle à miser sur la productivité

Le gouvernement béninois veut donner un nouvel élan à quatre filières agricoles coton, maïs, riz et cajou à travers un mécanisme de bonus lié aux volumes de production excédant un seuil national. Pour le Dr Nounagnon Émile Houngbo, directeur de l’École d’Agrobusiness et de Politique Agricole de l’Université Nationale d’Agriculture, l’initiative est pertinente, mais elle ne pourra produire des résultats durables que si elle s’accompagne d’investissements dans la formation, la recherche, l’encadrement et la transformation.

Le choix du gouvernement de stimuler davantage certaines filières agricoles constitue, selon le Dr Émile Houngbo, une orientation globalement positive. Interrogé par le journaliste Dr Thanguy AGOÏ, le spécialiste rappelle d’abord le rôle stratégique de l’agriculture dans l’économie. « Toute initiative de développer l’agriculture est une bonne initiative », estime-t-il, soulignant que le secteur demeure l’un des leviers les plus efficaces pour réduire la pauvreté et soutenir la croissance économique.

Mais derrière cette appréciation favorable, le scientifique pose une condition essentielle : produire davantage ne doit pas devenir une fin en soi. Pour lui, l’agriculture doit être pensée comme un système dans lequel plusieurs facteurs interagissent. « Il ne s’agit pas seulement de dire : on veut augmenter la production », prévient-il. Formation, recherche, innovation, financement, encadrement et transformation doivent avancer ensemble pour que l’effort consenti par les producteurs débouche sur des résultats réellement durables.

Produire plus avec moins de ressources

La question est d’autant plus importante que l’agriculture béninoise évolue dans un contexte marqué par la croissance démographique, la pression foncière et la raréfaction progressive des terres disponibles. Faut-il alors s’attendre à une hausse significative de la production simplement parce que les producteurs bénéficient d’une incitation financière ?

Pour le Dr Houngbo, la réponse est oui, à condition de changer d’échelle dans les pratiques agricoles. Les progrès scientifiques et technologiques permettent, selon lui, de compenser en partie la diminution des ressources naturelles. C’est précisément le sens de son approche « holistique ».

« Il faut tenir compte de la formation, il faut tenir compte de la recherche, il faut tenir compte de l’encadrement, il faut tenir compte de la production », insiste-t-il. L’enjeu n’est donc pas uniquement d’encourager l’agriculteur à travailler davantage, mais de lui donner les moyens techniques et humains de produire mieux.

Cette distinction entre augmentation des volumes et amélioration de la productivité est centrale dans son analyse. Une politique agricole qui récompense uniquement la quantité risque, à ses yeux, de passer à côté du véritable défi : obtenir davantage de rendement à partir d’une même superficie et avec des ressources mieux utilisées.

Face au climat, la science plutôt que la loterie

Autre difficulté évoquée au cours de l’entretien : le changement des conditions climatiques. Avec des saisons de plus en plus difficiles à prévoir, la production agricole apparaît parfois comme un pari soumis aux caprices de la météo.

Le spécialiste refuse pourtant de parler de « loterie ». « Non, pas du tout. La science connaît tout ça », affirme-t-il. Encore faut-il, selon lui, mettre en place le dispositif adéquat.

Il défend à ce propos le modèle de la « triple hélice », fondé sur la collaboration entre trois acteurs : les chercheurs et formateurs, les entreprises qui utilisent les résultats de la recherche, et l’État. Pour le Dr Houngbo, cette coopération est indispensable pour transformer les connaissances scientifiques en solutions concrètes sur le terrain.

« Si on n’a pas ces trois entités-là ensemble qui collaborent dans le sens positif, on risque de ne pas parvenir à un bon résultat », prévient-il. Autrement dit, les innovations produites dans les laboratoires doivent pouvoir atteindre les producteurs, tandis que les besoins du terrain doivent également orienter la recherche.

Riz, coton, maïs, cajou : un choix jugé pertinent, mais perfectible

Le gouvernement a retenu quatre filières : le coton, le maïs, le riz et l’anacarde. Un choix que le Dr Houngbo juge pertinent dans son ensemble, tout en estimant que d’autres spéculations pourraient progressivement être intégrées à cette politique.

Il accorde notamment une importance particulière au riz. « Le riz doit être en tête de tout », affirme-t-il, en raison de son poids dans la sécurité alimentaire et dans les revenus agricoles. Sa forte demande, au Bénin comme dans la sous-région, en fait selon lui une production stratégique.

Le coton conserve également une place importante dans cette stratégie. Le développement de la transformation à la GDIZ constitue, à ses yeux, une opportunité pour donner davantage de valeur à la production nationale.

Mais le spécialiste invite à ne pas se limiter aux filières déjà prioritaires. Il cite notamment la mangue, l’orange, la tomate et le manioc, des spéculations pour lesquelles le Bénin dispose, selon lui, d’importants avantages comparatifs. Son raisonnement est simple : diversifier les productions permettrait aussi de multiplier les opportunités pour les producteurs et les jeunes entrepreneurs agricoles.

Le paradoxe du coton : premier en volume, mais faible en rendement

L’un des points les plus marquants de l’analyse concerne le coton. Le Bénin figure régulièrement parmi les grands producteurs africains, mais cette performance quantitative ne doit pas masquer une faiblesse structurelle : le rendement à l’hectare reste insuffisant.

« Notre productivité est faible », affirme clairement le Dr Houngbo. Il compare le rendement béninois, situé autour de 1,2 tonne à l’hectare selon son analyse, à des niveaux pouvant atteindre 4 à 5 tonnes à l’hectare ailleurs.

Cette comparaison permet de comprendre pourquoi le simple classement en volume ne suffit pas. Produire beaucoup parce que l’on exploite davantage de superficies n’est pas la même chose que produire davantage grâce à une meilleure efficacité.

Pour le spécialiste, le véritable défi consiste donc désormais à améliorer les rendements. « Le travail est alors profond à faire là en termes d’amélioration de la productivité », soutient-il. La transformation est importante, mais elle doit être accompagnée d’un effort scientifique et technique sur la production elle-même.

La recherche doit sortir des laboratoires

Dans cette nouvelle dynamique agricole, les chercheurs ont donc un rôle majeur à jouer. Mais encore faut-il que la recherche soit directement connectée aux besoins des producteurs.

Le Dr Houngbo estime que l’engouement des chercheurs doit se traduire par une approche globale, notamment sur les cultures capables d’améliorer à la fois la sécurité alimentaire et les revenus des exploitants. Là encore, le riz apparaît comme un exemple emblématique.

Son message est clair : booster une filière ne signifie pas uniquement distribuer des incitations financières. Il faut identifier les contraintes techniques, rechercher des solutions adaptées, former les producteurs et assurer leur accompagnement.

Former des spécialistes pour transformer l’agriculture

À la tête de l’École d’Agrobusiness et de Politique Agricole de l’Université Nationale d’Agriculture, le Dr Houngbo considère justement la formation comme l’un des maillons essentiels de cette transformation.

L’école a pour ambition de former des spécialistes capables d’identifier les opportunités et les faiblesses du secteur agricole. « Quels sont les maillons manquants ? Quels sont les services qu’il reste à développer pour accroître notre productivité ? », résume-t-il pour expliquer la logique de formation.

L’objectif est notamment d’encourager une nouvelle génération à considérer l’agriculture non seulement comme une activité de subsistance, mais comme un véritable secteur d’affaires. Les jeunes doivent pouvoir y créer des entreprises, développer des services et participer aux différents maillons des chaînes de valeur.

Transformation et financement : les deux grands verrous

Malgré les avancées enregistrées, le spécialiste identifie encore plusieurs obstacles. Parmi eux figure la faiblesse de l’agro-industrie. La GDIZ constitue une avancée, mais elle ne peut, à elle seule, absorber et transformer toutes les productions agricoles du pays.

« Ça seule ne suffira pas pour pouvoir transformer la plupart de nos spéculations », estime-t-il. Le Bénin doit donc poursuivre ses efforts pour développer davantage d’unités de transformation et rapprocher les capacités industrielles des bassins de production.

Autre difficulté majeure : le financement. Le crédit agricole demeure, selon le Dr Houngbo, un frein à l’amélioration de la production et de la productivité. Sans un financement adapté aux réalités et aux cycles de l’agriculture, les producteurs risquent de rester limités dans leur capacité à investir dans les équipements, les intrants et les nouvelles technologies.

Une politique agricole à penser comme une chaîne

Au fond, l’analyse du Dr Nounagnon Émile Houngbo ramène à une idée simple : l’agriculture ne peut être développée durablement en agissant sur un seul maillon.

L’incitation financière annoncée peut encourager les producteurs à augmenter leurs volumes. Mais pour transformer cette motivation en performance durable, il faudra simultanément renforcer la formation, la recherche, l’encadrement, le financement, la productivité et la transformation.

Le défi du Bénin n’est donc plus seulement de produire davantage. Il est désormais de produire mieux, avec moins de ressources, de transformer davantage et de créer plus de valeur pour les producteurs.

C’est à cette condition que le bonus à la production pourra dépasser le simple effet d’incitation pour devenir un véritable outil de transformation de l’agriculture béninoise.

Firmin DANNON

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