L’exemption de visa pour les ressortissants africains peut favoriser le tourisme et les échanges économiques. Mais pour Freud Guédou, Béninois de la diaspora vivant au Canada, cette mesure doit s’accompagner de contrôles efficaces aux frontières et de garanties en faveur des acteurs économiques nationaux. Il s’est exprimé au micro de Dr Thanguy AGOÏ dans la rubrique « Diaspora ».
La suppression des visas entre pays africains suscite des espoirs, mais aussi des interrogations. Alors que plusieurs États du continent adoptent des mesures destinées à faciliter les déplacements des ressortissants africains, Freud Guédou appelle à ne pas confondre liberté de circulation et absence de contrôle. Pour ce Béninois de la diaspora installé au Canada, l’ouverture des frontières ne produira pleinement ses effets que si elle s’accompagne de réformes concrètes.
Exemption de visa : une mesure insuffisante à elle seule
D’entrée de jeu, Freud Guédou se montre réservé sur la pertinence de cette politique lorsqu’elle n’est pas accompagnée de mesures pratiques. Il rappelle que les Béninois pouvaient déjà se rendre dans plusieurs pays voisins, notamment au Togo, sans visa, mais que les déplacements terrestres restaient parfois difficiles.
Il évoque notamment une expérience personnelle à la frontière, marquée par des tracasseries et des pratiques de racket qu’il attribue à certains agents et à des individus opérant aux abords du passage frontalier.
« Si cette nouvelle politique est faite pour favoriser ou généraliser davantage la circulation des biens et des personnes à travers les différents pays africains, il faut aller plus au fond des choses », estime-t-il.
Son argument est simple : supprimer une formalité administrative ne suffit pas à garantir une circulation fluide. Les voyageurs doivent également pouvoir franchir les frontières sans subir des contrôles abusifs ni des pratiques illicites.
Pour illustrer son propos, il compare les passages entre la France et la Belgique, où son expérience lui a permis de constater une circulation beaucoup plus fluide. Il reconnaît toutefois, au fil de l’échange, que les réalités européennes et africaines ne sont pas identiques, notamment en matière de numérisation et de surveillance sécuritaire.
Sécurité : mieux savoir qui entre et qui sort
La question sécuritaire constitue l’une de ses principales préoccupations. Freud Guédou estime que l’ouverture des frontières doit aller de pair avec des outils permettant aux États de mieux identifier les voyageurs et de partager les informations pertinentes.
Il évoque les menaces liées aux groupes armés dans certaines régions du continent et craint qu’une ouverture mal encadrée ne facilite les déplacements de personnes impliquées dans des activités criminelles.
« Il faudrait que nos gouvernants agissent vraiment très rapidement sur ce point-là, de sorte qu’on sache qui entre et qui sort », insiste-t-il.
Il plaide ainsi pour une coopération renforcée entre les pays africains, notamment à travers des systèmes numériques fiables et un meilleur échange de données sur les déplacements transfrontaliers.
Cette préoccupation met en lumière un enjeu essentiel : la libre circulation et la sécurité ne sont pas nécessairement incompatibles. Encore faut-il que les États disposent de procédures efficaces, proportionnées et coordonnées. L’enjeu n’est donc pas seulement d’ouvrir les frontières, mais de construire les moyens de les gérer de manière fiable.
Tourisme et commerce : des retombées encore à démontrer
Sur le plan économique, Freud Guédou reconnaît que la suppression des visas peut présenter un intérêt pour le Bénin. Elle pourrait encourager des visiteurs africains à découvrir le pays et contribuer à dynamiser les activités touristiques.
Mais il estime que les bénéfices attendus doivent dépasser le tourisme. La circulation facilitée des personnes devrait également favoriser les échanges commerciaux, l’investissement et la mobilité des compétences entre les pays du continent.
Il évoque notamment la possibilité d’attirer davantage d’entreprises de la sous-région au Bénin, en raison de sa position géographique et de ses possibilités économiques.
Toutefois, il considère que les effets de cette politique doivent être évalués dans la durée. La suppression des visas ne garantit pas, à elle seule, une hausse des échanges. Les infrastructures, les procédures administratives, la qualité des services et le climat des affaires jouent également un rôle déterminant.
Derrière cette réserve se trouve une question fondamentale : comment transformer une mesure de facilitation des déplacements en véritable levier de développement économique pour le Bénin et ses partenaires africains ?
Protéger les emplois et les entreprises béninoises
L’ouverture économique ne doit pas, selon Freud Guédou, se faire au détriment des jeunes et des entrepreneurs locaux. Il rappelle les difficultés d’insertion professionnelle rencontrées par de nombreux diplômés béninois et estime que les politiques d’intégration régionale doivent aussi tenir compte de cette réalité.
« On devrait s’ouvrir, mais en ayant quand même certaines limites à la chose », affirme-t-il.
Il défend notamment une préférence nationale dans certains secteurs stratégiques, les marchés publics et les activités où les entreprises béninoises pourraient être fragilisées par une concurrence qu’il juge insuffisamment encadrée.
Il souhaite également que les pouvoirs publics définissent clairement les domaines dans lesquels les acteurs nationaux doivent bénéficier d’une priorité, tout en permettant les investissements étrangers utiles au développement du pays.
Cette position soulève toutefois une question d’équilibre. La protection des entreprises locales peut soutenir l’emploi et l’entrepreneuriat, mais des restrictions trop larges risquent aussi de décourager les investissements et de limiter les échanges. L’enjeu consiste donc à protéger les intérêts nationaux sans fermer les portes aux partenariats économiques.
Hospitalité africaine et préférence nationale : un équilibre à trouver
Interrogé sur le risque de voir la méfiance envers les étrangers prendre le dessus sur la tradition africaine d’hospitalité, Freud Guédou récuse l’idée d’un rejet des autres nationalités.
Il rappelle que le Bénin accueille depuis longtemps des ressortissants de pays voisins qui participent à la vie économique et commerciale. Pour lui, défendre les intérêts des citoyens béninois ne signifie pas qu’il faille exclure les étrangers.
« Non, les étrangers, on ne les chasse pas. Ils sont les bienvenus », précise-t-il, tout en réaffirmant son souhait de voir certains secteurs davantage protégés.
Il cite notamment les activités culturelles, les manifestations liées au patrimoine et les projets de valorisation de la culture béninoise. À ses yeux, les acteurs nationaux devraient y occuper une place centrale, afin que les retombées économiques et symboliques profitent d’abord au pays.
Cette position ouvre un débat plus large sur la souveraineté économique et culturelle. Comment attirer des partenaires étrangers tout en conservant la maîtrise des projets qui touchent à l’identité nationale ? La question mérite d’être examinée au cas par cas, en distinguant la protection légitime du patrimoine des restrictions susceptibles de freiner les initiatives.
Une ouverture qui exige une stratégie claire
Pour Freud Guédou, la suppression des visas entre pays africains représente une possibilité, mais elle ne constitue pas une solution complète aux difficultés de circulation et d’intégration économique du continent.
Il appelle les gouvernements à renforcer la coopération sécuritaire, à moderniser la gestion des frontières et à mettre en place des mécanismes capables de favoriser les échanges tout en protégeant les intérêts nationaux.
Son intervention rappelle que la libre circulation ne se résume pas à la suppression d’un visa. Elle suppose également des infrastructures adaptées, une administration efficace, une coopération entre les États et des politiques économiques cohérentes.
Le véritable défi pour le Bénin sera donc de tirer profit de cette ouverture sans négliger la sécurité, l’emploi des jeunes et le développement des entreprises locales. Une ambition qui exige moins de méfiance généralisée que de règles claires, de moyens adaptés et d’une coopération africaine concrète.
Firmin DANNON









