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Probo Koala : 20 ans après, l’Afrique paie-t-elle encore le prix des déchets ?

Vingt ans après le déversement des déchets toxiques du Probo Koala à Abidjan, le traumatisme reste vif. Si les autorités ivoiriennes affirment avoir assaini les sites contaminés, les victimes attendent toujours une réparation complète. Au-delà de la Côte d’Ivoire, cette catastrophe pose une question plus large : l’Afrique est-elle devenue la destination des déchets que les pays riches ne veulent plus traiter chez eux ?

Il y a vingt ans, Abidjan vivait l’une des plus graves catastrophes environnementales de son histoire récente. Dans la nuit du 19 au 20 août 2006, plus de 500 tonnes de déchets toxiques provenant du navire Probo Koala ont été déversées sur plusieurs sites de la capitale économique ivoirienne.

Les conséquences sont immédiates. Des odeurs insoutenables envahissent plusieurs quartiers et provoquent des malaises parmi les populations. Le bilan officiel fait état de 17 morts et de dizaines de milliers de personnes intoxiquées.

À Akouédo, dans la commune de Cocody, le souvenir reste particulièrement douloureux. William Akessé, aujourd’hui porte-parole du chef du village, avait 26 ans au moment des faits. Cette nuit-là, il venait de rentrer de l’hôpital avec son épouse, qui venait d’accoucher par césarienne. Son enfant n’a pas survécu. Ce témoignage rappelle une réalité souvent réduite à des chiffres : derrière la catastrophe écologique se trouvent des familles brisées, des victimes durablement affectées et des communautés qui continuent de porter les conséquences du drame.

Vingt ans après, une réparation toujours incomplète

En 2007, l’État ivoirien et Trafigura, l’entreprise mise en cause dans l’affaire, concluent un accord à l’amiable. Le groupe verse 152 millions d’euros pour participer au nettoyage des sites et à l’indemnisation des victimes. Mais cet accord reste vivement contesté par les associations de victimes. Pour elles, le règlement financier n’a pas permis de répondre pleinement aux préjudices subis. La possibilité de poursuivre directement Trafigura devant les juridictions ivoiriennes a notamment été fortement compliquée.

L’affaire s’est donc déplacée sur le terrain judiciaire international. Aux Pays-Bas, Trafigura a finalement été condamnée à indemniser des victimes. En 2023, la Cour africaine des droits de l’homme et des peuples a également considéré que le mécanisme d’indemnisation mis en place par la Côte d’Ivoire était insuffisant.

La juridiction africaine a demandé la création d’un fonds destiné à réparer les préjudices. Pourtant, deux décennies après la catastrophe, les victimes attendent encore sa mise en place. Cette situation illustre l’un des paradoxes du dossier Probo Koala : les déchets ont été évacués, les sites ont été déclarés assainis, mais le processus de réparation reste, lui, inachevé.

Le Probo Koala, symbole d’un problème plus vaste

Les autorités ivoiriennes assurent que tous les sites contaminés ont été totalement assainis depuis 2015. Mais la question posée par le Probo Koala dépasse désormais les frontières ivoiriennes.Des organisations environnementales parlent de « colonialisme des déchets » pour désigner un système dans lequel certains pays riches exportent leurs déchets vers des pays moins capables de les contrôler ou de les traiter correctement.

L’affaire Trafigura est devenue emblématique de cette critique. Selon les éléments rapportés par Amnesty International, le traitement des déchets aux Pays-Bas aurait coûté beaucoup plus cher à l’entreprise que leur prise en charge en Côte d’Ivoire. Le recours à une solution moins coûteuse a finalement contribué à faire peser le risque sur une population qui n’était pas responsable de ces déchets. Le problème repose donc sur une profonde inégalité. Celui qui produit le déchet n’est pas nécessairement celui qui en supporte les conséquences. Dans de nombreuses villes africaines, les populations vivant près des décharges ou travaillant dans le secteur informel des déchets sont particulièrement exposées.

Plastiques, vêtements et déchets électroniques

Le phénomène ne concerne d’ailleurs plus seulement les déchets toxiques. Aujourd’hui, les exportations vers l’Afrique concernent notamment les déchets électroniques, les plastiques et les vêtements usagés.

Le développement de ces échanges s’est accéléré après la décision de la Chine, en 2018, de limiter fortement les importations de déchets solides. Une partie des flux s’est alors réorientée vers d’autres régions du monde, notamment l’Afrique. Le cas des vêtements d’occasion est révélateur. Au Kenya, une part importante des vêtements importés ne peut pas être réutilisée. Trop abîmés, tachés ou inadaptés, certains terminent directement dans les décharges ou dans les rues. Derrière le discours sur le « recyclage » ou la « seconde main », une autre réalité apparaît donc : lorsque les produits exportés ne peuvent plus être valorisés, la charge de leur élimination revient aux pays importateurs.

L’Europe veut renforcer les règles

Face à ces critiques, l’Union européenne a renforcé sa réglementation sur les exportations de déchets. À partir du 21 novembre 2026, l’exportation de déchets plastiques vers les pays non membres de l’OCDE sera interdite, sauf dérogation. Les pays souhaitant bénéficier de cette dérogation devront notamment démontrer qu’ils disposent de capacités suffisantes pour traiter ces déchets dans des conditions respectueuses de l’environnement.

Cette évolution constitue un changement important. Elle reconnaît implicitement qu’un déchet ne devient pas moins dangereux simplement parce qu’il franchit une frontière. Certains pays africains souhaitent toutefois conserver la possibilité d’importer certains déchets lorsqu’ils peuvent être valorisés. L’Égypte, l’île Maurice, le Maroc, le Niger, la Tunisie et le Togo figurent parmi les pays candidats à une dérogation. Le véritable enjeu sera donc de distinguer le recyclage réellement utile de l’exportation déguisée de déchets. Car importer une matière recyclable peut créer des emplois et soutenir une économie circulaire. En revanche, recevoir des produits impossibles à traiter revient à déplacer le problème vers les populations les plus vulnérables.

Le lourd héritage du Probo Koala

Vingt ans après le drame d’Abidjan, le Probo Koala reste ainsi plus qu’un scandale environnemental. Il symbolise les failles d’un système mondial dans lequel les responsabilités peuvent se déplacer aussi facilement que les déchets.

La Côte d’Ivoire affirme avoir nettoyé les sites contaminés. Mais pour les victimes, l’assainissement des lieux ne suffit pas à effacer les conséquences humaines. Une véritable réparation suppose également une indemnisation effective, un suivi sanitaire et une responsabilité clairement établie. Le dossier pose finalement une question simple : peut-on parler de commerce des déchets lorsque les risques sont transférés vers ceux qui disposent des moyens les plus faibles pour les gérer ? Vingt ans après le Probo Koala, la réponse dépendra surtout de la capacité des États africains à renforcer leurs contrôles, des pays exportateurs à assumer leurs responsabilités et des entreprises à ne plus considérer le coût du traitement comme une raison suffisante pour déplacer leurs déchets.

Le drame d’Abidjan appartient à l’histoire. Mais la question qu’il a soulevée, elle, reste dangereusement actuelle.

Firmin DANNON

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